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La malédiction 13th Floor Elevators ou l’origine du psychédélisme

1966, il n’y a pas encore de psychédélisme aux États-Unis mais un groupe à la carrière étouffée dans l’œuf s’applique à en dessiner les contours. À peine connu, 13th Floor Elevators a la palme de l’histoire la plus rocambolesque des groupes de rock de l’histoire. Discographie avortée et gloire à peine consumée, un sacré conte de la loose.

En plein milieu des années 1960, l’Amérique puritaine est partagée. Le vernis brillant de l’American Way Of Life, ses ménagères, sa surconsommation et ses mœurs serrés s’écaillent doucement avec les revendications d’une jeunesse qui désire ardemment l’exaltation. Cette même jeunesse qui bientôt se libérera, piétinant les terres de Woodstock. Du côté de l’est des États-Unis, le Velvet Underground se forme. Lou Reed et John Cale installent les prémices du rock pur et dur. Celui qui dérange et conte la saleté, le sordide. L’héroïne est la drogue de prédilection à New York. Elle engendre un rock tenace et nihiliste aux sonorités frénétiques, parfois dissonantes. Cette histoire est maintenant bien connue. Le groupe a désormais droit à la première place dans les discographies indispensables et à son exposition à la Philharmonie de Paris. Des groupes précurseurs comme celui-ci, bien d’autres existent mais tous n’ont pas connu le même sort. Ensemble, ils ont été le miroir de changement sociaux et politiques, d’un grondement sourd qui urgeait l’explosion.

À l’autre bout du pays, Texas, 1966. Sur les terres qui ont enfanté Janis Joplin ou Buddy Holly, le LSD et le cannabis ont meilleure côte. Hallucinations et couleurs criardes envahissent les esprits. On ne parle pas encore de rock psychédélique. Pour de nombreux avertis, il naît des riffs acérés de Roky Erickson. Accompagné de John Ike Walton, Stacy Sutherland, Benny Thurman et Tommy Hall, il fonde 13th Floor Elevators. Le nom évoque une vieille superstition : le treizième étage manquant aux ascenseurs. Le groupe, lui, pouvait accéder à cet étage fantôme. Mentalement. Le treize, étage de la conscience. Le treize, chiffre du malheur.

Le mot psychédélique, aujourd’hui omniprésent, apparaît pour la première fois sur le titre d’un album, The Psychedelic Sounds Of The 13th Floor Elevators, qui tisse les fondations d’un genre devenu pérenne. C’est d’un livre de l’écrivain américain et neuropsychologue – et fier défenseur du LSD – Timothy Leary qu’est issu le mot. Le psychédélisme enveloppe le rythm’n’blues des Rolling Stones croisé à un accent folk et des paroles cramées hululées évoquant le désert aride, l’herbe drue et le soleil perçant la peau ruisselante de sueur. Mais ce qui caractérise leur discographie, en fait l’unicité, c’est la cruche électrique fabriquée par Tomy. Une cruche à whisky en argile, dans laquelle son souffle est amplifié par un micro. Cet instrument signe le « je ne sais quoi » du groupe. Une production lo-fi, un mélange du son gras du blues et du son brut et saturé du garage font la recette de leur musique arrosée à l’acide. L’acide qui régit la vie de cette bande et qui en est devenu la loi.

Au-delà d’un simple groupe, 13th Floor Elevators étaient investis d’une véritable mission. Celle de répandre une idéologie. Féru de sciences et de psychologie, Tomy Hall, sûrement le premier gamin du quartier à avoir essayé les drogues, veut le mélange de la spiritualité des philosophies de l’extrême-orient, du bouddhisme au taoïsme en intégrant la physique quantique à ses paroles. À la manière d’un Baudelaire atteignant l’élévation grâce à sa poésie inspirée des substances et de l’alcool qu’il consommait, l’équipe est persuadée que les drogues hallucinogène sont le moyen de parvenir à la « pureté mentale », à l’élévation ultime de l’esprit. Un acide avant chaque concert, un acide avant de toucher un instrument, de la drogue 3 fois par jour, 7 jours sur 7 (Tomy Hall clame 317 prises de LSD de 1966 à 1969, les quelques années de la carrière éclair du groupe). Parfois Rocky Erickson ne peut même plus chanter, il oublie complètement qu’il est le chanteur du groupe et tourne le dos au public. Le bassiste n’en prendra plus qu’un demi, ne supportant plus les effets. Nul étonnement donc, quant à la nature subversive de leur projet dans le Texas raide.

Les flics interrompent régulièrement leurs répétitions pour nuisances sonores. Puis ils interrompent bien plus que ça. Bientôt connus des autorités pour leur consommation de stupéfiants, ils enchaînent les interpellations. Le groupe, vu comme une atteinte à la morale par les rednecks du coin, est la cible privilégiée de la police. Un simple joint se transforme en une arrestation d’ailleurs diffusée à la télévision. Pour échapper à la prison, Roky Erikson, à peine 20 ans, plaide une folie pas tout à fait absurde ou inconnue (ses acolytes l’auraient alors déjà souvent entendu parler seul). Après s’être échappé trois fois de l’hôpital psychiatrique – grâce à l’aide de sa copine venue le sauver en voiture – et repris deux fois, il est finalement interné en enfer. Son incarcération se fait en cellule psychiatrique, dans un établissement de sécurité maximale cette fois-ci, où il est bourré de neuroleptiques, abruti par les électrochocs pendant trois longues années et où il deviendra complètement paranoïaque.

Schizophrénique depuis 1969, il est persuadé d’être un extra-terrestre en contact télépathique avec l’esprit du défunt Buddy Holly et se dit persécuté par des fantômes et d’autres créatures étranges. En 1980, il explique même à Nick Kent, rédacteur du NME, que les démons sont ses amis et qu’il est un alien. Puis il crée d’autres groupes, écrit de la poésie et fait des albums solo composés d’odes aux esprits et ovnis. Mais on ne change pas un homme, en 1987, il est de nouveau arrêté pour vol de courrier (il pense bien faire en gardant les lettres des gens en sécurité avec lui) et est à nouveau institutionnalisé (quand tu crois que ça s’arrête, eh ben ça recommence). Il ressort et on le place sous la tutelle de son petit frère Sumner un temps.

Années 2000, il se lève à 14h et regarde des dessins animés toute la journée. Il garde de multiples télés et radios constamment allumées pour faire taire les voix qui hantent toujours son esprit. Stacy Sutherland, décrit comme étant le plus bizarre d’entre eux, est quant à lui persuadé d’avoir des visions prophétiques. Suite à son arrestation il est incapable de trouver du boulot et est rongé par son addiction à l’alcool. Il est tué tragiquement d’un coup de revolver en 1978, asséné par sa femme. Tomy Hall a fuit à San Francisco où il reste un moment sans abris. Depuis il a trouvé un logement social, un appartement cafardeux de la taille d’une boîte à chaussure. Les livres, VHS et vinyles s’y entassent jusqu’aux plafonds bas. Il y reste assis sur son lit, des heures durant et tripe complètement. Devenu mathématicien fou, il essaye de trouver LA théorie de l’univers mais embarrasse son entourage avec ses dires antisémites et homophobes.

Avec tout ça, difficile de s’en étonner : le groupe vrille totalement. Dès 1970, devenu le mouton noir de la radio, esseulé de son chanteur devenu complètement dingo, il ne survit pas. Mais comme tout peut arriver, une réformation miraculeuse a lieu. La bande maudite se réunit le temps d’une soirée, le 10 mai 2015, à Levitation, le festival fondé par les Black Angels clairement nommé en leur hommage. Histoire de marquer le coup de ses 50 ans d’anniversaire. Pas sûr que ça se fasse à nouveau, mais en attendant que cette maigre probabilité se concrétise on vous conseille d’écouter ce que le Texas a assurément fait de meilleur ces deux derniers siècles.

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