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La frénésie Théo Muller

Six ans après nos premiers émois devants les sets du dj et producteur breton, notre fascination pour l’artiste passionné, le digger compulsif et le grand exalté n’a pas faibli. C’est tout l’inverse à vrai dire. Interview techno avec Théo Muller.

Sinueux est le sentier qui nous mène dans le merveilleux monde des sons électroniques, personnelle est la route, singulières sont nos histoires. Comme le cheval de Montaigne décidant du chemin à prendre pour percer la forêt, nos goûts nous devancent, sans nous demander notre avis.

De si loin que je me rappelle des discussions avec Théo Muller, il me semble avoir toujours insisté sur un point, ravissement ultime de sa quête dans la musique électronique : le chemin qu’on s’y fraie. Voyage intersidéral entre les noms farfelus de sous-labels tantriques, de vocaux filtrés ou de réverbération de hangars, de villes post-industrielles minées par le chômage et de tek de bord de départementale, la techno offre un billet sans retour. Une fois la pensine touchée du bout du nez, il est bien illusoire de compter en sortir. La vie selon la rave est géographique, elle avance comme on relie deux points au stylo sur une carte. Routard de la teuf, Théo trace son chemin, mégot à la bouche au volant d’un utilitaire, prêt à dégainer. Son excursion tient de celle du beatnik en recherche constante du it (orgasme musical), du kilométrage sans cesse repoussé (les routes de France et d’ailleurs) et d’une douce insouciance (caractéristique du super-branleur).

Le propriétaire d’un Kangoo devenu mythique dans le tout Rennes se distingue ces dernières années par un amour non dissimulé de la rave, du rock et du dub sur les scènes qu’il a foulées. Du hall 4 du Parc Expositions de Rennes aux Trans Musicales 2017 au roster du label du club parisien Concrete Music, le Breton garde la pêche. Et même s’il vomit de stress avant chaque set, on peut difficilement rester insensible à ses déplacements de hanches et son sourire en banane communicatif.

Après s’être occupé de la DA du club Monseigneur et de la Chaufferie de la Machine du Moulin Rouge, le Breton est revenu au pays, à Rennes où il lance, avec les Trans sa résidence à l’Ubu. Interview ci-dessous.

Foncez à la Théo Muller’s Residency : Krakzh #1 à l’Ubu (Rennes) ce samedi 23 mars avec Violent Quand On Aime (live), Nate & Jojo (dj) et Antoine (Positive Education, dj) ici.

 

Théo Muller 2

INTERVIEW OUAIS

Peux-tu me dire quelques mots sur ton enfance en Bretagne ?

J’ai grandi dans la campagne du 22 (Côtes-d’Armor) dans un petit village qui s’appelle Matignon où il n’y avait pas grand chose à faire. Et après j’ai découvert la techno avec les Trans Musicales en 2006. J’avais 16 ans.

Ça a été ton premier kiff dans la vie ?

Non, disons qu’avant j’avais des groupes de rock et un de jazz manouche, et ensuite j’écoutais de la musique électronique mais pas vraiment de la techno, c’était du Boys Noize et du Simian Mobile Disco. Comme tout le monde, d’abord fluo kids, ensuite technoïde.

Tes premiers disques achetés ?

Gorillaz au Super U de Matignon avec mes propres sous. Et après j’étais fan de Rammstein. Mon premier disque de techno : l’album de Moderat en 2009. J’achetais pas de vinyles et puis quand j’ai commencé à mixer je faisais du mp3j avec un contrôleur.

Théo Muller

D’où t’est venue l’envie de mixer ?

Un jour, je suis allé à Berlin au Berghain et j’ai vu Nina Kraviz et Radio Slave. J’ai compris l’ampleur du truc. En voyage aussi, à Porto au Neopop Festival. C’était un cheminement naturel, je n’avais plus de groupe, je m’intéressais à la techno, à apprendre les machines, Ableton.

Tu t’es chauffé tout seul ou c’était un effet de groupe entre potes ?

A ce moment-là, on essayait tous de mixer sur contrôleur. C’était de l’électro « maximale », du Crookers. Mais la plupart de mes potes ont arrêté, vu que c’était que du fun. Moi, j’ai continué plus sérieusement.

Ensuite, tu as cofondé un crew, Midi Deux. Tu peux m’en parler ?

On se retrouvait autour de ces musiques, ouais, on allait aux Trans, et à la Grande Halle de la Villette voir Plastikman, des trucs un peu plus cool que ce qu’il y avait à Rennes, où c’était l’époque Yuksek. Maximale toujours. Et donc on a mythonné qu’on avait un journal à Rennes pour avoir des interviews et on a lancé le blog. Puis les soirées ont suivi et les afters qui ont fait que ça a monté.

Midi Deux répondait à un manque en terme de teufs à Rennes ?

C’était juste pour faire des programmations techno qu’il n’y avait pas à Rennes. On est en 2010. A ce moment-là, il y avait les premières Twsted à Paris (les débuts de Concrete) dans lesquelles on se faisait retourner, et on se rendait compte qu’à Rennes, il ne se passait pas grand chose sur cette scène. Voilà, depuis ça a grandi, et aujourd’hui il y a plein d’assos et de belle choses.

Ensuite tu arrives à Paris par un passage chez Infiné / Warp et les Siestes Électroniques, puis le feu-Monseigneur et la Machine du Moulin Rouge. Que retiens-tu de cette période ?

C’était ultra-formateur. Chez Warp / Infiné, j’étais vraiment petite main dans une activité label, donc je savais bien que j’allais pas rester. Ensuite un stage aux Siestes à Toulouse. Et le taff de programmation au Monseigneur qui est tombé. On a pu y faire des putains d’artistes mais je faisais beaucoup d’heures pour que dalle, et à la fin, ça s’est terminé en fiasco parce qu’on n’a pas été payés, des DJ non plus, et ils me demandaient où était leur argent.

Cette mauvaise passe de fin du Monseigneur t’a posé des soucis par la suite ?

Les gens ne parlaient que de ça quand ils me voyaient. C’était pesant d’avoir des relances de personnes qui sont parfois tes amis mais qui ne comprennent pas que tu t’es autant fait enculer qu’eux. Ça te fait te rendre compte que dans la nuit il n’y a pas que des gens bien intentionnés. Des limonadiers, quoi. J’étais jeune et ambitieux ahah, j’en voulais, mais j’ai perdu quelques points de vie.

Et puis tu enchaînes avec la Machine…

J’étais à deux doigts du burn out sur la fin, prêt à rentrer à Rennes. A ce moment-là, la Machine m’a appelé pour reprendre la Chaufferie. J’avais une ou deux dates à programmer par mois d’abord, puis, en janvier 2017, avec la résidence Dada Temple je gérais la programmation tous les week-ends.

A ce moment-là, tu produis déjà de la musique ?

Oui, ça fait trois, quatre ans que je m’y suis mis avec l’EP sorti sur Concrete. Depuis l’été dernier, je suis intermittent, donc je peux me focaliser plus la musique et faire des soirées moins régulièrement, mais des soirées à moi, avec de comptes à rendre à personne.

Un EP sur Concrete, ça a des retombées directes sur des bookings ?

La combinaison EP Concrete et date aux Trans Musicales m’a filé des articles, qui m’ont donné des dates qui m’ont fait mon intermittence. En 6 mois, c’était fait. Après dans la techno ça va tellement vite, t’as l’impression qu’il faut sortir un truc tous les 6 mois, un calendrier de sorties à l’avance, avoir de l’actu, ce qui n’est pas évident quand tu commences comme moi. Les labels en général sur lesquels je sors des trucs, c’est des labels de tes potes. Je ne suis pas encore un génie de la prod pour qu’on vienne me chercher. Faut que je fasse mes preuves. C’est aussi pour ça que je suis rentré à Rennes. Pour explorer, évoluer.

Une date aux Trans, c’est le graal pour un mec du 22 ?

Pfff ouais. C’est la date qui reste la plus importante. J’ai déjà joué dans des endroits un peu gros comme ça depuis mais émotionnellement… J’ai découvert mes premiers trucs électro aux Trans. En Bretagne, c’est quelque chose. J’ai jamais autant eu de messages d’encouragement. Il y avait toutes mes générations de potes, de collège, lycée, fac, ma famille, mes potes d’aujourd’hui. Je me suis – littéralement – vidé intégralement avant de jouer, et j’ai même failli me crever l’œil avec une barrière de sécu avant de monter sur scène – un centimètre au-dessus et c’était plié. Merci Jean-Louis (Brossard) et Mathieu (Gervais) d’avoir permis ça.

Comment tes sets ont-ils évolué depuis tes débuts à aujourd’hui ?

Ne serait-ce qu’il y a un an, j’étais dans ce truc un peu deep techno assez rapide, maintenant je m’enferme dans des trucs plus noirs. J’ai pris une belle claque au festival Positive Education, avec des sons plus rock et plus lents qui me rapprochaient de ce que je faisais avant la techno. J’ai aussi sorti un morceau sur le label de Chloé (Lumière Noire) – super rencontre à laquelle je ne m’attendais pas du tout – plus rock, plus musical. Je cherche moins la performance techno. J’adore ça, je joue en peak time, ça cartouche quand même, mais j’essaie de plus construire mes sets, de les commencer à 100bpm et de les finir à 130 plutôt que de livrer le fruit tout fait, tout lisse, tout efficace. J’essaie d’étoffer mon propos parce que des gens qui font de la techno il y en a plein.

On t’a souvent entendu louer le dub. Le mariage dub et techno a toujours été une évidence pour toi ?

C’est une musique que j’adore. J’aimerais bien croiser dub, rock et tek ahah, je sais pas comment te dire ça, mais une formule à moi. C’est plus le dub en tant qu’élargissement d’un élément avec un effet ou le démultiplier une voix sur de la techno. Bon, si tu fais écouter mes tracks à un fan de reggae dub, il va te dire « non, non, c’est pas dub du tout » mais une personne ouverte verra le dub dans son reggae et dans ma techno.

Il y a enfin ton côté rock’n’roll-slacker-punk. Doit-on en déduire que tu te sens plus Bérurier Noir que Solomun ?

Oui, surement. Comment dire… Je suis un branleur, je suis un gros branleur, un branleur, un branleur. Je suis fier d’être un branleur. La techno capitalistique, bon… Je voyais il n’y a pas longtemps un interview de DVS1 où il disait que ça valait le coup de se battre pour certaines valeurs. Je le pense aussi. Ça n’a pas de sens de tous jouer la même techno, de la sponsoriser avec une marque de lunettes, et de jouer dans des endroits pas vraiment moraux. Des trucs me dérangent dans le techno system même si j’en fais partie. Quand je vois ça, je me sens un peu plus engagé. Et je suis loin d’être tout seul, avec des crews comme Qui Embrouille Qui et AZF, c’est intéressant. Il faut le développer et l’assumer, pour que le message initial de la techno ne soit pas dilué dans trop d’argent.

Dans Qui Embrouille Qui, il y a aussi cette chose intéressante qui est de mélanger au sein d’un même collectif des musiciens techno, rock, pop, live, dj sets. On avait oublié qu’on pouvait faire ça dans une teuf ?

Eh oui, toutes les progs se ressemblent, on propose la même techno de minuit à 9h. C’est vrai. Et quand tu donnes de la merde à bouffer aux gens, ils se comportent comme des merdes. Si tu leur donnes plusieurs fruits, ils seront en meilleure santé. Il y a tellement de subdivisions dans la musique électronique : du down tempo au drum’n’bass, au rock, à l’electronica, à la musique concrète. Je me dis que c’est un peu con de faire la même chose. Alors les gens veulent savoir ce qu’ils auront. Une soirée house, une soirée techno, dark techno, digger, une soirée ci, une soirée ça, c’est un peu débile ce cloisonnement de crews et de styles en France du moins, alors que j’avais l’impression que ça s’était décloisonné vers 2012, avec les premières 75021 par exemple. Moi ça me fait chier une soirée où il n’y a que la même chose.

Justement, en parlant de décloisonnement, là tu es rentré à Rennes pour lancer, avec les Trans, une résidence de trois soirées à l’UBU nommée Krakzh. Tu peux m’en dire deux mots ?

Pour la première, je n’ai pas cherché à avoir une tête d’affiche qui remplit, juste un groupe intéressant. Violent Quand On Aime, c’est un vrai live qui produit un effet brut, t’as pas juste un ordi, y’a un chanteur, un eco drums, bref ça vit. Ça commencera avec Nate & Jojo qui sont des super diggeuses EBM, rock, indus de Rennes, des figures de la nuit locale. Après un set d’Antoine de Positive Education qui joue des trucs trance à bas bpm. Donc c’est sûr que si tu cherches à te dégommer sur de la techno à la Ben Klock, c’est pas du tout ça. Et même si je m’en occuperai peut-être après, ce sera pas le thème central. L’idée c’est de convaincre quelqu’un qui n’écouterait pas forcément ça. Et pour finir, il y a aussi des compilations Breizh Power qui vont avec ces soirées avec une majorité de Bretons avec une dizaine de morceaux de jeunes artistes.

Vous savez maintenant pourquoi il faut foncer à la Théo Muller’s Residency : Krakzh #1 à l’Ubu (Rennes) ce samedi 23 mars avec Violent Quand On Aime (live), Nate & Jojo (dj) et Antoine (Positive Education, dj) ici.

 

Crédits photos © Yves De Orestis

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