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La Cliqua, pierre angulaire du rap français

Le festival Terre(s) Hip Hop, à Bobigny, a toujours eu le nez creux – ou plutôt l’oreille attentive – pour faire venir les artistes dont l’avenir est pratiquement assuré. L’une des dates de cette édition 2015 se tournait toutefois vers le vingtième anniversaire de l’EP Conçu pour durer du culte groupe La Cliqua, en 1995, événement historique du hip-hop français. Réunir Daddy Lord C, Rocca et Kohndo n’était pas chose gagnée d’avance. On est revenus avec les trois membres sur les folles années dans cet entretien.

« À la base, La Cliqua, c’était un consortium de graffeurs, notamment les collectifs PCP ou VEP, de DJs, d’artistes divers… Mais j’étais le seul rappeur  », explique Daddy Lord C. L’entité La Cliqua n’est pas la même que celle qui marquera le rap de l’Hexagone, mais quelques artisans du futur succès sont déjà là  : « À l’époque, je rappais avec Féno et Baron G dans le groupe Action Directe qu’on avait monté en 1991. Féno m’a présenté Chimiste. Nous avons commencé avec un maxi pressé nous-mêmes, qui deviendra le premier maxi vraiment rap indé diffusé sur les grandes ondes » [il s’agit de Freaky Flow/Les Jaloux, chez Arsenal Records, NDLR].

daddy lord c 1Daddy Lord C / Par RZOM

Au commencement

Si La Cliqua commence à se former, elle semble déjà destinée à être à géométrie variable  : « On est arrivé un peu avant que le Wu-Tang soit vraiment connu en France, et on était un peu pareils : des maîtres d’armes, chacun dans une discipline, réunis pour un combo. Après, chacun repartait dans son univers.  » Le premier MC à rejoindre Daddy Lord C est Rocca, né de parents colombiens arrivés en France à la fin des années 1970 et doté d’un flow hérité d’une influence latine et d’une formation de conservatoire.

À ce duo s’ajoute rapidement une autre formation, Coup d’État Phonique, qui rassemble Kohndo et Egosyst, influencée par les Sages Poètes de la Rue. « Je viens du quartier de Pont de Sèvres, et Les Sages Po habitaient dans le même bâtiment que le mien, ils étaient au 4e étage, et nous au 5e. Ils étaient comme des grands frères pour nous », se rappelle Kohndo. Lui et Egosyst développent leur propre style dans Coup d’État Phonique, « avec une influence, de mon côté, du rap américain de Hieroglyphics ou de Del the Funky Homosapien, des trucs assez barrés et expérimentaux  », précise Kohndo.

Coup d’État Phonique et La Cliqua – première mouture – se retrouvent à l’occasion d’une promotion radio de « Freaky Flow  », les goûts s’accordent immédiatement. Le collectif La Cliqua inclut alors Kohndo et Egosyst, et bientôt Raphaël, 14 ans à l’époque, mais aussi Ali et Booba (ce dernier a d’ailleurs enregistré avec La Cliqua/ lisez toute l’histoire chez nos confrères de L’Abcdrduson), Cercle Vicieux, Less du Neuf ou la Section Camouflage. La formation qui va donner naissance à l’EP Conçu pour durer est prête. Daddy Lord C, Rocca, Kohndo, Egosyst et Raphaël se retrouvent rapidement en studio, chez le producteur Chimiste ou au squat l’Hôpital Ephémère (lui) à La Fourche dans le 18e arrondissement de Paris.

rocca 1Rocca / Par RZOM

Un disque culte

L’écriture et la production de Conçu pour durer, le premier succès du collectif, sont les deux manifestations d’une volonté forte de la nouvelle génération de rappeurs et DJs  : ne plus seulement faire du hip-hop en français pour faire exister l’Hexagone sur la carte mondiale du genre, mais concurrencer directement les Américains. « On écoutait beaucoup de rap américain, et le français ne sonnait pas très joli. On a donc essayé de garder notre accent parisien, mais de lui trouver une sonorité plus agréable avec le verlan, le jargon, et d’autres petits trucs… À l’époque, j’écrivais mes textes de manière phonétique. Je les avais montrés à un graffeur de la génération précédente qui devait avoir 8 ans de plus que moi, il m’avait conseillé de ne pas écrire les apostrophes, de bien écrire « Je rappe  », par exemple. Mais quand NTM disait « Je rap  » [sur la compilation Rapattitude, en 1990, NDLR], nous on disait « J’rap  ». On écrivait vraiment comme on parlait dans la rue, tous les jours », explique Rocca.

Si le respect pour les inspirations françaises ou US est bien là, la volonté est beaucoup plus concurrentielle  : « Le challenge pour nous c’était de faire mal à des rappeurs US. Un jour, on s’est retrouvé au concert de Gravediggaz [composé notamment de Prince Paul (De La Soul) et RZA (Wu-Tang) / NDLR], au futur Trabendo. Évidemment, on kiffe, mais on commence à crier « La Cliqua, La Cliqua ! ». RZA s’arrête, réalise que c’est un groupe français, et nous propose alors de monter sur scène. Les gars n’en revenaient pas, n’imaginaient pas que le rap français avait ce niveau en France  », rappelle Kohndo.

Et puis, le 14 juin 1995, Conçu pour durer est sorti. Et a connu un grand succès. La réussite les balade en concert jusqu’à New York, notamment pour l’anniversaire de la Zulu Nation en 1996 avec Afrika Bambaataa et devant des groupes comme EPMD ou M.O.P.


La Cliqua – Conçu pour durer (Full EP)

Avec le recul des 20 ans, les trois MCs présents ne semblent pas regretter grand-chose. Et si l’aspect « familial  » est important dans La Cliqua, ils étaient « un vrai collectif, et il n’y avait aucun problème quand un des membres allait rapper ailleurs  », souligne Kohndo.

Les projets solo

kohndoKohndo / Par RZOM

Rocca

Finalement, les personnalités très fortes de ces trois MCs (« Ceux de La Cliqua qui étaient vraiment conçus pour durer  », note Rocca) annonçaient leurs carrières solos. Le premier fut Rocca, avec Entre deux mondes, en 1997 et son hit « Les Jeunes de l’univers  », suivi par Elevacion (2001) et Amour suprême (2003). Après une installation à New-York, sa collaboration avec DJ Camilo et d’autres artistes portoricains le rapproche de la scène latine et découle sur la création du groupe Tres Coronas avec le Colombien PNO et le Dominicain Reychesta. « Je voulais tout recommencer à zéro, avec un public qui n’en avait rien à foutre des classiques que j’avais pu faire en français. Je connaissais les contrats, les licences, la distribution, la production… Ça m’a permis de ne pas faire les mêmes erreurs qu’avec La Cliqua  », explique Rocca. Après quelques classiques du rap latino, sa casquette de producteur lui permet même de rafler un Latin Grammy (2007). La suite : un déménagement pour la Colombie, des musique de film à Hollywood, encore un peu d’indé, et même un retour au rap français en 2012. Cette année, il sort son nouvel album Bogota Paris qui « sera un moyen d’amener auprès du public français mes 20 ans de carrière  : il y aura aussi des vibes de La Cliqua avec un inédit de La Squadra que nous avons remonté avec Daddy Lord C, et des vibes de Tres Coronas avec un morceau que nous avons enregistré pour l’occasion.  »

Daddy Lord C

Il avait été le deuxième à faire une échappée solo, en 1998, avec Le Noble Art, référence à la carrière de boxeur professionnel qu’il mène en parallèle au hip-hop. « À la boxe, tu fais des conneries, tu manges, t’as mal. Dans le rap, tu racontes des conneries, tu peux te faire de l’argent, il n’y a pas de risques. Le rappeur conscient, il va avoir des mots qui fracassent, qui percutent, et lui aussi il fait attention à ce qu’il dit ». En 2011, alors qu’il mettait un terme aux combats de boxe pour se consacrer à l’entraînement, il avait sorti l’album Le Fruit des Sacrifices. Le MC est donc rare, mais ses collègues connaissent sa valeur  : Akhenaton, Doudou Masta, Rockin’ Squat, Sefyu, Alpha 5.20, Le Rat Luciano, Nubi et d’autres avaient répondu présent. « Mon nouvel album, Le Dad, sera prêt cet été, j’ai travaillé avec Banque de Sons [Disiz, Ol’Kainry / NDLR], mon équipe du 91 avec laquelle je bosse depuis 10 ans. Il y aura moins de featurings, mais quand même Oxmo Puccino et Manu Key, notamment ».

Kohndo

Son premier album Tout est écrit (2003), très attendu est finalement sorti en vinyle pour la première fois en décembre 2014, sur le label Just Like Hip Hop. « Ça fait 5 ou 6 ans que je reçois des mails de mecs du monde entier qui me demandent quand il sortira », assure Kohndo. Ont été ajoutés à cet album convaincant un inédit de l’époque (« Mes Kohndoleances  ») et un excellent duo boom bap avec Rocca enregistré récemment (« Classic mon royaume  »). « On l’a fait parce que j’étais à l’origine du refrain ‘Hip hop mon royaume mon home sweet home’, mais à l’époque seul Rocca avait rappé ce titre [un de ses grands classiques, NDLR]. Vu qu’on ne s’était pas vu depuis longtemps, on a décidé de se retrouver dans une autre dynamique ». Sur la scène du Canal 93 qu’il a partagé avec ses acolytes de La Cliqua, on retrouve clairement l’influence des Sages Poètes de la Rue, mais aussi le style funk, blues, soul original de ses albums solos.

La Cliqua

Comme s’il y avait un lien immuable entre les carrières des MCs  : le concert de Bobigny aura su, en faisant se succéder chansons en solos, à deux (La Squadra, Rocca/Kohndo), ou sous La Cliqua, des succès et des raretés, marquer à la fois l’intégrité des relations artistiques et le style personnel de chacun. « Avant La Cliqua, on était des artistes solos, et on a donc fini par continuer de nos côtés. On n’a pas attendu d’être sous les projecteurs pour continuer », rappelle Daddy Lord C. Les trois MCs termineront le concert en saluant les dizaines d’activistes du hip hop, qui ont connu cette époque et ont continués, ceux qui, comme eux, sont conçus pour durer.

Merci au festival Terre(s) Hip-Hop pour la photo en couverture.

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