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Hindi Zahra : « J’essaie de rendre ma musique comme la société, métissée »

Après avoir tout cassé avec son album Handmade, (2010), chopé une Victoire de la Musique dans la foulée (2011), tourné dans le monde entier et s’être adonnée au cinéma, la compositrice et chanteuse marocaine Hindi Zahra revient avec un second album studio, le bien nommé Homeland. Si la délicatesse de sa musique vous laisse rêveurs et rêveuses, sachez apprécier l’artiste sans filtre, franche et entière qui a sa petite idée sur le rôle de l’artiste dans la société, les bienfaits de la transe ou encore la vraie définition de l’intelligence.

« Je voulais faire un album plus marocain.

Quelle blague ! Le Maroc est fait

comme ça : il t’envoie toujours vers ailleurs »

 

On te revoit dans la composition, cinq ans après ton album « Handmade » qui a cartonné dans le monde entier. Ça donne quoi au compteur ?

Deux ans et demi de lives. 400 concerts, ce qui est pas mal mais je ne pouvais pas faire plus. Physiquement, j’étais explosée, mon corps était dans un sale état. Je me suis reposée ensuite. Après, sur les deux autres années, j’ai bossé sur deux films et fait ma peinture. J’ai ensuite commencé à écrire l’autre album, mais pas à la va-vite. Il fallait digérer tout ce qui s’était passé parce que je ne m’attendais pas à tout ça. Tu ne réalises jamais, ça va trop vite. Il faudrait prendre du recul, mais je n’ai pas eu le temps.

Un succès fulgurant comme celui qu’a connu ton album, ça fait flipper ?

Non, non, pas fulgurant. Ça a été progressif. C’est pas du jour au lendemain que « Beautiful Tango » a pété le score. Ça tournait déjà sur Nova depuis 2007, j’avais des bons retours. Quand tu commences la tournée de l’album, c’est fini la vie à la cool, bien habillée, dans les télés. Tu es sur le terrain et pas sur un petit nuage. Le nuage, généralement, il ne dure que deux secondes.


Hindi Zahra – Beautiful Tango (2007)

Tu es partie t’installer à Marrakech. Qu’es-tu allée y chercher ?

Je voulais le Maroc pour me retrouver chez moi. Je pensais que j’allais rester un an pour me retrouver et me reposer mais j’ai commencé à travailler dès la première année sur les percussions du nouveau disque. Je voulais faire un album plus marocain (elle explose de rire). Quelle blague ! Le Maroc est fait comme ça : il t’envoie toujours vers ailleurs. Dans la musique, le Maroc m’a envoyé vers Cuba, le Brésil, le Cap-Vert, l’Iran.

Bissara

 

« Pour les peuples primitifs, la transe est

synonyme de guérison mentale.

Ce qui ferait beaucoup de compétition

avec la médecine moderne.

Pourquoi on a interdit les raves ?

On appelle bien ça de la trance music »

 

D’où le mélange des genres et les éditorialistes du monde qui doivent s’arracher les cheveux pour essayer de te trouver un style.

Ah, on est dans la merde. Même moi, je suis dans la merde.

Pour mettre ton disque dans les bacs, ils doivent galérer.

Non, ils ne savent pas comment faire. Mais je leur laisse cette liberté. S’ils le veulent dans la catégorie world, qu’ils le fassent, si c’est la catégorie jazz, pareil. Je ne peux pas contraindre parce que je comprends qu’ils veuillent donner des directions aux gens. Je vois un album comme un livre. C’est une histoire qui peut t’emmener n’importe où. Je n’ai pas envie de faire de la musique pour quelqu’un qui veut uniquement écouter de la musique marocaine. Je veux parler à l’humain.

Tu es quand même partie sur certaines bases de la musique marocaine ?

Avec Rhani Krija, le percussionniste avec qui j’ai bossé au début, on a enregistré plein de rythmiques traditionnelles marocaines. Et il n’y en a pas une seule qui est passée dans le disque, à part dans « To the forces », qui est le premier titre de l’album. C’est une musique de ma tribu touareg, de Mauritanie, qui est spécifique, sur laquelle j’ai posé une chanson. Ce qui est assez compliqué. Mais même si j’avais un peu plus de rythmiques traditionnelles, je me serais toujours efforcée de les rendre modernes et de mettre une chanson dessus.


Hindi Zahra « Any Story » (2015)

Tu parles de transe. Je sais que c’est l’état dans lequel tu as besoin d’être pour composer. Comment rentres-tu dans cet état ?

Ben, je fume, je suis toujours en transe, dans ma tête. Je connais cet état. Mon souci, c’est : « comment la transmettre dans une chanson ? ». Surtout les transes qu’on a dénigrées comme le vaudou, parce qu’elles faisaient trop tribales, trop sauvages, trop instinctives. Ces transes qu’on a essayé de contrôler parce qu’on ne les comprenait pas. Pour les peuples dits « primitifs », la transe est synonyme de guérison mentale. Ce qui ferait beaucoup de compétition avec la médecine moderne. Pourquoi on a interdit les raves ? On appelle bien ça de la « trance music », hein ? Pour cette même raison. Les interdictions des accès à la transe ont clairement entraîné la multiplication des drogues chimiques. Dans la transe originelle, il y a des drogues, mais naturelles : le haschich, les huiles de haschich, les herbes, les champignons qui nous mettent dans des états alternés. Une chose est sûre, on veut tous la même chose : la transe.

Cover_homeland_HD

 

« Au Maroc, j’ai vécu dans des régions reculées

avec des gens qui ne savent ni lire ni écrire.

Des gens qui ont la vivacité et l’intelligence

de l’être humain sans l’intelligence scolaire.

Mon Dieu que la nature calme les gens ! »

 

La drogue – même si elle a toujours été présente et existera toujours – a longtemps été un prétexte aux autorités pour casser dans l’œuf les rassemblements festifs comme les raves.

L’idée était de contenir l’expression animale de l’être humain, qui est traduit dans le vaudou et la trance music, ou même en Afrique Noire où là c’est vénère, où ils disent « On scientise l’esprit ». Les mecs, ils sont deep, ils prennent l’expression d’un autre animal ou d’un totem ! Les instincts sont complètement refrénés dans certaines sociétés. Refrénés mais toujours là ! Pour revenir à l’Afrique, c’est une grande matrice. Bien sûr, l’Occident en a toujours besoin pour l’uranium et le pétrole, mais il vient parfois y chercher quelque chose de plus enfoui, dans son histoire ancestrale.

Quels sont les messages que tu veux véhiculer dans ton album ?

Je ne suis pas à donner des messages. Jamais de la vie. Chacun fait ce qu’il veut. Souvent derrière les artistes entre guillemets militants, il n’y a pas de militant et peu de substance derrière. Bob Marley, c’est indéniable que sa mission était claire. Il est arrivé à une période où tout le monde avait besoin de ce message. Et comme ce message n’a pas changé depuis, je ne veux pas en rajouter. Par contre, il y a quelque chose en filigrane que j’essaie toujours de transmettre par ma musique, c’est la création de ponts entre les cultures. Dans l’art, le plus intéressant, c’est l’espace entre deux cercles qui se croisent. C’est un accord. Un espace partagé. C’est important au moment où les gens ont peur les uns des autres. C’est très bien que la musique divertisse, amuse les gens et les fasse danser. Mais elle doit suivre les changements dans la société. J’essaie de rendre ma musique comme la société : métissée.

Qu’en est-il des thèmes

défendus dans tes textes ?

Bride

AMOUR

L’amour, d’abord. Malgré tout ce dont on va parler : politique, géopolitique, histoire, humanité, peuple, etc, l’amour surplombe toujours tout.

HUMAIN ET NATURE

Je raconte des histoires auxquelles tout le monde peut s’identifier. Dans « Any Story », je dis que j’ai choisi un chemin, mais que ce qui arrive dans ce chemin n’est pas ce que j’avais choisi. Or, c’est la chose parfaite pour évoluer. « Chaque histoire peut être la mienne, chaque sang peut faire tourner mon cœur.« 

« Le rôle d’un artiste n’est pas de s’afficher

à la télé mais de vivre avec les gens.

Qui peut s’identifier à des problématiques

boboïsantes ? L’artiste est du peuple,

il est pour le peuple, il est avec le peuple »

 

Dans « To The Forces », je parle des gens que j’ai rencontrés à la montagne au Maroc, dans des endroits très isolés. Je suis resté un moment dans une grotte. J’ai vu des gens qui ne savent ni lire ni écrire mais qui sont super power. Les gars, ils sont en haut de la montagne et leur luxe, c’est d’aller au pic à 18h, au coucher de soleil, pour avoir une vue sur l’océan et une autre sur la montagne. C’est extraordinaire. Les enfants ne font pas de bruit. Ils font des pièges pour attraper des écureuils, ils les adoptent. C’est Marcel Pagnol !


Hindi Zahra – Just Say I Love Him (Tribute to Nina Simone) (2014)

Ces gens ont la vivacité et l’intelligence de l’être humain sans l’intelligence scolaire. Mon Dieu que la nature calme les gens ! Je les décrit comme ça : les gens de la montagne se considèrent plus proches des étoiles et du soleil et les voix des pêcheurs sont plus profondes que les océans. Une des femmes, cinquantenaire, pouvait repérer un sanglier très loin, descendre une falaise en courant pour aller le repousser au loin. La nature donne de la force aux gens. Ces gens font partie de la vie, mais vibratoirement parlant.

VILLE ET CAMPAGNE

En France, je ne suis pas fan de Paris, mais des gens des régions. Je me sens plus proches des gens plus enracinés comme les Auvergnats, les Corses qui connaissent la montagne, les Basques, les Bretons. La ville crée le confort mais aussi l’insécurité. Les gens qui sont en ville ont peur des bois. Mais la ville la nuit, c’est aussi effrayant que les bois. Il y a un fantasme du monde de la nature et des gens qui la représentent qui est assez flippant. En France, comme dans d’autres pays, il y a une absurdité qui n’existait pas avant au Maroc : comment ça se fait que les gens qui produisent la nourriture sont les moins bien payés ? Pour une société qui a pour but de donner des directions au monde au niveau démocratique et idéologique, il y a un non sens.

ARTISTE ET ARTISAN

Southern Trances

Les artisans aussi sont dénigrés, tous ceux qui travaillent avec leurs mains. C’est pourtant une plus grande forme d’intelligence que la pseudo-bureaucratie. C’est ce que je veux transmettre en tant qu’artiste, donc artisan. L’emploi du temps d’un artiste n’est pas de s’afficher en buvant du champagne ni faire de la télé. C’est de vivre avec les gens. D’être le propre sujet de son art. De servir la musique. Qui peut s’identifier à des problématiques boboïsantes ? Très peu de gens. Tu ne peux pas raconter ton histoire à un Turc, à un Norvégie, etcetera.

On voit l’Occident revenir sur certaines choses, parce qu’il a mis l’homme au-dessus de la nature. Vu ce que j’ai observé dans ces coins reculés du Maroc, ce qui se passe en Occident est juste l’être humain qui revient à son poste. Et l’artisan et l’artiste reviennent à leur poste : l’artiste n’est pas Wonderwoman ni Lady Gaga et ne vient pas d’une autre planète. Au Maroc et en Amérique du Sud, l’artiste ne vient pas d’une élite ni d’une caste supérieure. A Cuba, les écoles de musique sont accessibles à tout le monde. Non, l’artiste est du peuple, il est pour le peuple, il est avec le peuple.


Bob Marley – Wait In Vain (Hindi Zahra cover) (2013)

Sortie de Homeland le 13 avril chez Parlophone France.

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