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Goat Girl : « On n’est pas les minettes à la mode »

En quelques pas dans un couloir exigu se dévoile l’antre des Goat Girl. Une serviette hygiénique traînant à terre, un trou de 15 cm à l’entrejambe d’une d’entre elles. Elles ont fait des loges de l’édition hivernale de la Route du Rock leur maison. À peine deux singles au compteur que ces jeunes femmes ont déjà une hype croissante : quelques articles dans la presse quotidienne anglaise, un partage d’affiche avec The Fall, une signature chez Rough Trade Records. Tout ça dans la spontanéité, le grain de folie et un large sourire. Entre l’étalage des galettes saucisses et du beurre demi-sel, on a pris le temps de discuter avec elles.

Vous avez eu l’idée de vos paroles entre le cours de maths et de physique ?

Ça nous vient lors de moments d’énervement et d’émotions extrêmes. Dans des endroits divers, surtout dans le train, lorsqu’on regarde par la fenêtre. Peut-être en classe… Oui. Plus personne d’entre nous n’étudie cela dit. Fini les études. On a arrêté. On ne fait plus que de la musique.

Ça demande beaucoup de compromis d’être dans un gros label, comme Rough Trade Records ?

C’est pas si gros que ça, si ? Enfin, si, ça l’est parce que c’est assez connu dans le milieu de la musique indépendante. Le label est populaire grâce à son historique : les Smiths, les Strokes… Pas mal de gros noms, du coup les gens connaissent. Mais oui, il y a des compromis à faire. Ça reste mieux que d’être dans une major. On a pas mal de liberté. C’est un peu une famille Rough Trade, on a de bonnes relations avec les gens qui s’occupent de nous. C’est bien plus petit que ce qu’ils laissent croire, ils doivent être quinze maximum et on les voit souvent. C’est sûrement une autre histoire en ce qui concerne le magasin de disques. Quand quelque chose ne nous va pas, on en parle. Ils ont toujours de bonnes idées. Mais il y a forcément des compromis. Par exemple avec les singles, ça a été compliqué. En gros, on se veut DIY alors que Rough Trade nous voit comme un groupe qui peut vendre. On ne peut pas leur en vouloir, c’est un label, c’est normal et il n’y a pas de pression. C’est juste qu’on sent qu’ils veulent faire de l’argent. C’est comme ça que que ça marche dans la musique : ils veulent des hits.

« Toute la nouvelle génération s’est fait connaître au détriment de ceux qui ont commencé plus tôt. Il y a trop de lumière sur nous, seulement parce que les gens du Guardian et les labels ont réagi tard à cette scène indé »

Pour vous qui êtes DIY, Facebook et Twitter, ça reste essentiel de nos jours ?

Pas Twitter. Pas mal de groupes pensent qu’il faut avoir un compte. Quelqu’un nous a fait créer un compte Twitter mais on ne pense pas en avoir besoin. Quand on a commencé, on n’était pas sur les réseaux sociaux. Ça marchait bien, il y avait une sorte de mystère qui planait autour de nous. Les gens ne pouvaient pas savoir comment on sonnait, ils étaient obligés de venir nous voir pour découvrir notre univers. Après ça a été un peu obligatoire pour nous d’être présents sur Facebook. Mais un seul réseau suffit. Instagram et Twitter, ça ne nous sert pas à grand-chose. Si on avait le choix, on laisserait juste notre site. Certains groupes ont Instagram, ils y postent les photos les moins intéressantes qui puissent exister. Dans notre vie privée, on n’utilise rien de tout ça. Les réseaux sociaux nous rendent mous et fainéants.

C’est bien qu’on puisse avoir accès à autant de gens instantanément, c’est le genre d’outil qu’il est intéressant d’utiliser lorsqu’on a quelque chose de particulier à dire. Mais si un groupe te plaît vraiment, tu devrais être capable de te bouger pour chercher les dates à venir et les infos. Pour un groupe ça peut-être mauvais aussi d’avoir autant d’outils de communication. Ça donne une fausse façade. Et puis, tout ce temps utilisé sur les réseaux sociaux pourrait être utilisé autrement : pour faire des répétitions, créer de la musique. On n’est pas des minettes à la mode, enfin, regarde nous… On ne passe pas notre temps à nous photographier ou à gérer notre image. On est plutôt du genre à nous terrer, à écrire nos chansons.

Il y a une sacré foule de groupes qui se forment tous les jours à Londres, comment se démarquer ?

On n’essaie pas vraiment de le faire. On peut vite se dire que la scène londonienne se limite aux groupes que l’on connaît mais il y en a beaucoup plus que ça. Il y en a tellement dans Londres qu’on n’en connaît même pas la moitié. On ne s’est jamais dit que des gens pouvaient nous connaître ou vouloir venir nous voir. On s’attend toujours à voir cinq personnes à nos concerts mais à chaque fois on est surprises. Être signées chez Rough Trade nous a beaucoup aidées, c’est sûr. La plupart des formations qui nous entourent attirent elles aussi l’attention. Shame, The Dead Pretties, Fish, Meat Raffle, etcetera. On joue tous ensemble, on a tous un peu de succès. Il y a malheureusement de nombreux groupes qui ont été oubliés. Ceux de la génération d’avant. Toute la nouvelle génération dont on fait partie se fait connaître au détriment de ceux qui ont commencé plus tôt. Il y a sûrement trop de lumière sur nous, seulement parce que les gens du Guardian et les labels ont réagi tard à cette scène indé.

« Naima a créé nos T-shrits sur Paint avec sa souris d’ordinateur »

Ils ont réalisé qu’il y avait toute une histoire à raconter parce qu’il y a une « scène », avant il y avait peut-être moins l’impression d’une unité ou du moins d’une floraison. Le Guardian a d’ailleurs écrit un article sur nous, expliquant qu’on « leadait » la scène musicale indépendante de Londres. C’est gentil de dire ça, mais c’est simplement parce qu’on est signées qu’ils nous attribuent ce statut qui est bien évidement loin de la réalité. Les gens ont tendance a percevoir les choses différemment de ce qu’elles sont vraiment, ils surestiment les choses, les rendent irréelles. On est juste des gens normaux, c’est la vrai vie. On ne mène rien du tout. Tout est assez naturel pour nous, on joue avec nos amis et on sent simplement qu’on est faites pour la musique.

Vous dessinez toutes apparemment. Vous aimeriez pouvoir utiliser votre art pour forger votre image ?

C’est difficile, une fois que tu te lances dans un style d’imagerie, tu dois t’y tenir. Une fois que tu sors quelque chose, le public se l’accapare et en fait son interprétation. Ça devient du matériel pour construire sa vision du groupe. On a toutes des univers de dessins très différents. Ça n’a rien de cohérent ou d’homogène pour notre image. Mais on expérimente. Naima a créé nos T-shrits sur Paint avec sa souris d’ordinateur. On n’a pas encore sorti beaucoup de sons, on n’en est qu’au second single, on n’a pas trop idée de ce qui va suivre. On ne dessine pas vraiment pour le groupe par contre, on le fait pour le plaisir. Après si ça nous plaît et que ça correspond à l’esthétique du groupe, on l’utilise. On continue a avoir pas mal de doutes sur ce qu’on fait.

Dans votre single « Scum », vous dites : « Comment est-ce qu’une nation entière peut-elle être aussi stupide ? ». Qu’est-ce qui vous révulse le plus dans cette nation ?

Il y a eu un moment assez difficile à avaler en politique. Entre les élections et le Brexit, on a eu du mal a accepter ce qu’il se passait. On ne peut pas ne pas avoir envie de rejeter les gens qui ont participé à ce que tout ça arrive. On a eu beaucoup de colère, qu’il a fallu exprimer. On sait bien que ce n’est pas de leur faute et qu’ils se sont fait laver le cerveau. On en veut beaucoup aux élites, aux groupes invisibles qui gèrent tout, ceux qui se trouvent derrière les politiciens avec leurs entreprises et qui tiennent en laisse tout le pays. C’est difficile d’admettre qu’on n’a aucun contrôle sur ça. C’est assez triste de voir, par exemple, que le gouvernement a fait en sorte que les études soient aussi chères. Ça a vraiment affecté notre nation, la société est tellement élitiste à présent. On ne peut aller à l’université et avoir un travail bien payé que si l’on a, dans un premier lieu, de l’argent. Tu commences la vie endetté et ça ne te garantie même pas de trouver du travail par la suite. Tu ne vas donc à l’université que pour trouver un poste et plus vraiment pour le plaisir d’étudier des choses qui te plaisent.

Goat Girl – Scum

La chèvre (The goat) est bien connue pour être assimilée à la représentation du diable. Vous susurre-t-il de vilaine choses à l’oreille ?

Il y a un diable en chacun d’entre nous. Parfois il nous murmure de faire des choses immorales et on peut se laisser tenter. Le nom de notre groupe ne vient pas vraiment de là. Enfin, si peut-être. C’est parti d’un sketch : « Goat Boy » de Bill Hicks. Dans ce sketch, il est vraiment satanique, c’est un peu un condensé de tout ce qu’il peut y avoir d’atroce dans le monde en un seul personnage. Il est génial. De toute manière, si rien n’était mauvais dans le monde, on n’aurait plus grand chose à dire et nos chansons seraient merdiques, n’est-ce pas ? On se demande souvent : pourquoi ça doit-être comme ça, pourquoi les émotions négatives nous rendent-elles aussi productives ? Quand on est heureux, on n’a pas vraiment envie d’en parler, on se laisse juste porter. Ce serait cool que ce soit l’inverse.

« Les films qui nous ont le plus marquées sont les plus dérangeants : ceux de Gaspar Noé ou de Lars Von Trier »

Votre clip illustrant « Scum » montre des gens qui mâchent des mixtures et les recrachent. C’est un de vos fétichismes secrets ?

C’est Holly Whittaker, présente ici avec nous, qui l’a réalisé.

Holly Whittaker : Pas mal d’idées ont flotté. Elles voulaient au départ s’habiller en jeunes mamans de la classe sociale supérieure, mangeant leur brunch et se baladant avec des bébés en plastique qu’elle forceraient à manger et qu’elles noieraient dans la purée. On a fait un compromis et on a gardé l’idée de gens que l’on force à manger. Ça rappelait cette idée de lavage de cerveau. C’est une belle collaboration, ça s’allie parfaitement avec ce qu’elles disent et avec ce que leur groupe est. Il y a eu beaucoup de réactions. C’est si simple, monotone et en même temps dégoûtant que les gens en ont pas mal parlé. On sait bien que c’est plus une revendication qu’une expérience agréable à voir mais on avait envie de bousculer un peu les gens.

Goat Girl : Quand on regarde des films, ceux qui nous marquent le plus sont les plus dérangeants comme ceux de Gaspar Noé ou de Lars Von Trier. Ils ont fait les films les plus dégueulasses et ce sont ceux qui restent le plus à l’esprit. C’est ce qu’on est : on aime les choses dérangeantes et un peu sombres. On a déjà voulu nous faire sentir coupables et honteuses de ce qu’on aime mais ce qu’on chante, on le chante parce qu’on en ressent le besoin. On en tire quelque chose de particulier. C’est comme quand il y a un accident de voiture, les gens ne veulent pas voir les victimes mais sont toujours attirées, elles veulent savoir si quelqu’un a été touché. Tout le monde a un peu de curiosité morbide en lui. Il y a du noir dans le psyché même si les gens ne l’admettent pas toujours. L’humain aime le drame, ça lui plaît. Le mieux, c’est d’en être conscient et de ne pas essayer de le cacher à tout prix, si c’était déjà le cas les gens seraient peut-être moins bizarres et dérangés.

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« Si rien n’était mauvais dans le monde, on n’aurait plus grand chose à dire et nos chansons seraient merdiques, n’est-ce pas ? »

Crédit photo : Lucie Zorzopian

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