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En mon Âme et conscience

Il s’avança vers le dj et lui beugla, si près de l’oreille qu’il manqua de tomber dans les pommes : « Mets Reeeeej de Âmmmmmmmmmme » suivi de sept points d’exclamation auditifs néfastes à la tenue d’une conversation correcte. Mais comment lui en vouloir ? Il fait beau, tout le monde sourit, et la musique est ronde. Sa demande est logique, il veut tendre un peu le bouzin. Une demande aussi logique que la confirmation du duo dans les mœurs depuis quinze ans. Entretien avec Frank Wiedemann autour du premier album du duo, Dream House.

Âme est entré dans la vie des bons petits soldats tapeurs de pieds, en trombe, un matin de 2005. Chargé d’un hymne trancy techno à souhait de trois lettres, à la rythmique aussi entêtante que difficile à suivre, le duo installé à Berlin avait décidé de squatter pour de bon le jeu.

Dans Âme, il y a deux Allemands quarantenaires à l’air un peu sérieux mais pas trop. Frank Wiedemann est l’un des musiciens les plus prisés de sa génération. Monomaniaque du synthé, amateur de psych rock et de kosmisch music allemande, il est le cœur créatif de l’empire Innervisions, devenu la marque la plus bankable du clubbing allemand. De l’autre côté, il y a le dj Kristian Beyer, à la moustache aussi teutonne que son nez est fin. Et en toile de fond, hors du projet officiellement (mais bien dedans pour la promo quotidienne), la chemise à fleurs de Dixon. Le patron de label à l’aura mondiale n’a qu’à balayer de gauche à droite une foule de son regard – au moment de dévoiler la prochaine sortie du duo – pour lui offrir un moment d’extase.

Ajoutez à ceci une promotion complètement délirante – malgré elle – du média électro n°1 (Resident Advisor et ses feu-tops de fin d’année), des événements dans des lieux à couper le souffle (Lost In A Moment) et une house allemande qui touche le plus profondément votre corde sensible (avec ce petit quelque chose d’épique dans chacune des productions dancefloor sorties sur Innervisions), et vous serez tentés de parler de la musique d’une génération.

Mais a-t-on réellement envie de superlatifs (juste bons pour promouvoir les villes de taille moyenne) et de nouveaux titres honorifiques (juste bons à être posthumes) ? Non, évidemment. L’important, est qu’Âme, comme des Tale of Us, Recondite ou David August après eux sont devenus les points de ralliement des esthètes et des newbies de la rave.

Trêve de dancefloor, le 1er juin, Kristian et Frank vont sortir leur premier format album, en bientôt vingt ans de carrière. Parce qu’ils deviennent vieux ? Probablement. Ne comptez pas sur nous pour nous en offusquer et crier à l’anti-jeunisme, leur petit numéro de composer un EP ou un single « banger » par an pour renflouer les caisses du label et mettre du beurre dans les strudels n’avait que trop duré. Et on ne peut que se féliciter d’accueillir Dream House, hommage à la pop, la new wave, la musique progressive, l’avant-garde, et tout ce que l’Allemagne a créé de mieux depuis les années 70.

Alors, on a discuté avec Frank Wiedemann, comme des copines.

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L’INTERVIEW

Selon mes notes, la première fois que vous vous êtes rencontrés avec Kristian, c’était au regretté disquaire Plattentasche, dans votre ville de naissance Karlsruhe en Allemagne, au début des années 2000.

Oui.

Peux-tu me parler de ta vie à Karlsruhe à cette époque ?

Il faut savoir que Karlsruhe signifie faire une pause en français. Et c’est la meilleure définition de la ville. C’est très calme. J’y ai pris beaucoup de bon temps, le temps est doux, c’est collé à la France, la nourriture est bonne. Après, ça n’est pas hyper excitant. Le jour où j’ai déménagé à Berlin… je n’irai pas jusqu’à dire que tout a changé pour moi, mais ça m’a filé une sacrée tarte.

Arrivés à Berlin, vous aviez déjà rencontré Dixon, vous parliez déjà de faire un duo, de monter le label Innervisions ?

Oui, ça, c’était bien avant qu’on déménage. Innervisions a commencé vers 2004, 2005, quelque chose comme ça. C’était uniquement Dixon et nous qui le gérions, et c’était simplement un sous-label de Sonar Kollectiv (fondé en 1997 par Jazzanova, ndlr).

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Votre tout premier disque Dream House sortira le 1er juin. Qu’est-ce qui vous a finalement décidé à vous lancer dans ce chantier. Vous étiez à la recherche de l’idée maîtresse ?

On n’y avait jamais vraiment pensé. On faisait de la musique de club. Puis, on se disait que ce serait sympa de composer de la musique écoutable à la maison. On s’est rendu compte qu’on en faisait déjà pas mal. Jusqu’au jour où on s’est lancé le défi.

Dans ce disque, vous opérez un retour dans le temps et explorez cinquante ans de musique allemande d’avant-garde, de la kosmische music – chez nous appelée le krautrock pour se moquer de vous -, à la new wave, la musique analogique, synthétique, électronique, EBM, industrielle. C’était l’idée de départ ?

Pas vraiment. Quand on compose un disque, on n’a jamais d’idée de départ très précise. Pour moi, même dans notre musique dancefloor, cette inspiration post-punk ou kosmische est présente. C’était juste une étape logique dans notre discographie.

Cette attirance pour la musique progressive, ça remonte à quand ? L’adolescence ?

Étant ados, pas trop. En tout cas, pour ma part. Peut-être que Kristian était déjà là-dedans. Pour ma part, ça a globalement commencé avec Can (notre interview, ndlr) il y a quinze ans, mais surtout beaucoup de rock psychédélique. Bon, et puis Kraftwerk un peu comme tout le monde, notamment les deux premiers disques avec uniquement Ralf & Florian, mais je ne comprenais pas tout à l’époque. Maintenant ça va mieux. Je suis arrivé un peu tard : toute cette musique est arrivée avant que je sois devenu ado, et les années 80 étaient moins créatives que les années 70, pas mal de déchet.

Il y  a un morceau bien trippé qui s’appelle « Gerne ». Il est en featuring avec la musicienne Gudrun Gut, membre de la mythique formation Einstürzende Neubauten, mais aussi le doux « Deadlocked » avec Roedelius, une autre légende (83 ans!) connue pour avoir monté les groupes de musique expé Kluster et Harmonia. On est quand même bien dans l’hommage, là?

J’ai rencontré Gudrun Gut et Hans-Joachim Roedelius à l’occasion de la composition de la BO du film Symphony Of Now (film dans lequel il y avait également du Modeselektor, Alex.Do et Thomas Fehlmann, ndlr) qui sortira un peu plus tard cette année. Pour ce film, ils cherchaient des musiciens berlinois d’époques différentes. J’ai rencontré Gudrun via Thomas Fehlmann, et Roedelius par un ami commun. Ensuite, avec Kristian (l’autre moitié de Âme, au cas où vous ne suivriez rien, ndlr) on s’est dit qu’ils étaient les deux pièces manquantes de notre album, vu qu’on avait deux tracks pas finies. À leur façon, ils ont clos notre disque.

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J’ai trouvé le track « Blind Eye » assez drôle. Je ne sais pas si c’était le but, mais d’entendre Planningtorock dans un exercice de traitement de voix était une expérience assez nouvelle. Je me suis dit que vous vouliez nous convaincre que la musique allemande pouvait aussi être marrante… Alors ?

En réalité, je ne la trouve pas particulièrement marrante. La première fois que je l’ai entendue, je n’étais pas choqué mais plutôt surpris, genre : « Euh ah, qu’est-ce qu’elle est en train de faire… ? » On l’a invitée à chanter parce qu’on adore vraiment sa musique et son militantisme féministe. La façon dont est traitée sa voix est le parfait exemple d’un vocal hybride – non genré. Mais je comprends l’étonnement, c’est le but.

Qu’avez-vous découvert en composant avec des pontes de la musique allemande, en cherchant dans l’histoire musicale de votre pays depuis le début de votre carrière ?

La chose la plus importante que j’ai découverte était que si je devenais soudainement Roedelius, je serais beaucoup plus heureux. Il est talentueux, pacifique, aimant, généreux et passionné, entouré d’une femme aimante. Il improvise dans la vie comme dans la musique.

Vous ferez des concerts où vous jouerez ce disque ?

Non, ça n’est pas prévu, en tout cas pas de la façon où on l’imagine, avec un groupe, les collaborations, etc. Mais ce qui est sûr, c’est que les morceaux seront joués dans nos sets ou ceux de Dixon.

Les sets prennent toujours une grande partie de votre temps ?

Oui, enfin moins qu’avant. Je suis toujours assez heureux. Je joue trois week-ends par mois, parfois la semaine. J’ai aussi une petite famille, donc c’est une vie assez remplie, mais ça me va toujours.

Rien à changer donc ?

Les choses évoluent naturellement. On n’est plus vraiment les jeunes du business, mais je n’ai pas à me plaindre même si mon corps est capable de moins de folies qu’auparavant. J’ai arrêté de fumer, c’est déjà ça. Je peux juste espérer qu’à un certain moment de ma carrière, je pourrai arrêter de jouer à 5h du matin. Ce qui est certain, c’est que je n’arrêterai pas de faire de la musique.

Les photos sont de Katja Ruge.

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