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Elle est libre Lou

Il y en a eu, des clichés. Des idées toutes faites. Des préjugés sur Lou Doillon. Des attentes impossibles, fruits des fantasmes des fans comme des vautours. Mais au milieu de tout ça, il y a simplement Lou. D’année en année, d’album en album, comme tout le monde, avec son supplément de bagage à elle, elle trouve et affirme sa place. Elle a sorti en février son troisième album « Soliloquy ». Un dialogue avec elle-même, une bagarre affectueuse entre celle qu’elle voudrait être et celle qu’on voudrait qu’elle soit. Rencontre printanière avec une jeune femme qui ne se laisse plus faire.

Dès « Places », en 2012, puis avec « Lay Low » en 2015, Lou Doillon a trouvé son public. Mais son public l’avait-il trouvée, elle ? Un peu. Un peu seulement. Car avant d’être, comme elle le dit aujourd’hui, la femme qu’elle rêvait d’être, Lou a fait pas mal d’allers-retours, tiraillée entre le réflexe de fermer sa gueule et une très grosse envie de l’ouvrir. Quel aura été le déclic ? Y en aura-t-il même eu un ? Plutôt l’accumulation d’années de « j’ose pas » et finalement la prise de conscience de leur absurdité, et sans doute cette fameuse maturité, cette évidence de ne plus pouvoir être définie comme l’enfant de quelqu’un quand on est soi-même parent d’un presqu’adulte.

Elle porte aujourd’hui un regard tendre sur la Lou un peu plus empêchée de « Places » et « Lay Low ». « Mes albums précédents, c’était déjà prendre la parole et donc un all mighty step, un désir, et ça m’émeut beaucoup. C’est un chemin où j’ai tout appris, dont je suis extrêmement fière et où ça n’aurait pas pu se passer différemment. J’ai pas ce caractère-là. C’est un grand luxe que de pouvoir s’autoriser à être qui on est. Jamais j’aurais pu faire un premier album à 20 ans en disant allez vous faire foutre, c’est impossible. Ça m’en a pris trois pour dire je suis désolée mais éventuellement j’aimerais bien faire ce que je veux. J’aime pas du tout la morale et je pense qu’il n’y a rien de mieux que les exemples. Si je peux le faire, tout le monde peut le faire, et on est tous là pour s’embarquer les uns les autres. Cette transmission, c’est le bijou de ce métier étrange.»

« C’est d’une docilité terrible les enfants de, c’est absolument atroce, on se fait insulter et on dit presque merci. »

La transmission. Même si on est là pour parler d’elle, avec elle, Lou Doillon aborde d’elle-même le sujet de cette famille qui a, bien sûr, drôlement pesé dans sa balance. Se détacher de ses racines sans pour autant les couper, notre lot à tous et dans son cas, un sacré défi. « On est dénaturés, les enfants de. Depuis qu’on est petits on apprend juste à être des horribles créatures de politesse, on n’a pas le choix, on est obligés de comprendre que nos parents ne sont pas à nous. C’est d’une docilité terrible les enfants de, c’est absolument atroce, on se fait insulter et on dit presque merci. Les gens ne se rendent pas compte à quel point ça gomme l’instinct de ‘s’autoriser à’ ».

Quand autour d’elle tout n’était que pression, quand elle était si obéissante qu’elle devenait sa pire ennemie, elle aura toujours pu compter sur l’art pour lui servir, littéralement, de masque à oxygène. Tellement plus qu’un divertissement, sans cesse libérateur, parfois dérangeant, elle n’en est jamais rassasiée et sait ce qu’elle lui doit. « J’ai une obsession pour la littérature. Grâce à la littérature, j’ai été un homme, j’ai été une femme, j’ai été dans l’avenir, j’ai été dans le passé, j’ai été quelqu’un de terrible, j’ai été quelqu’un de bien, j’ai été quelqu’un de minable. C’est merveilleux. C’est ça qui forme. Ça ouvre le champ des possibles, dans tous les sens ». Dans cette malle à trésors, elle a trouvé ses « tribus ». Avec dedans, « Fiona Apple, ses chansons m’ont fait tenir, physiquement. Leonard Cohen aussi. Il m’a rendue plus généreuse que je l’étais, il a ouvert mon cœur, Nina Simone aussi elle l’a étendu, Chet Baker m’a appris la douceur. Ces gens-là nous donnent à travers leur expérience. Beaucoup d’artistes sont comme des radios émettrices. C’est comme des adhérences ». Egalement chère à son cœur, « la pseudo légèreté d’un Albin de la Simone, c’est la définition de la pudeur ». Passionnée, inarrêtable, elle tient aussi à parler de Sophie Calle. « A chaque expo qu’elle fait je me retrouve fauchée par la sensibilité, l’ultra intime et en même temps ultra universel, demander à des aveugles ce que c’est que la beauté, le rapport aux morts, j’adore ça. J’apprends tout le temps, c’est des gens qui me rendent meilleure ».

« Si on veut que tout le monde soit absolument moral, au revoir toute la musique. Au revoir tous les bouquins. Si l’art doit nous brosser dans le sens du poil, ça n’a aucun intérêt. »

Dans une époque qu’elle trouve bien pensante jusqu’à l’écoeurement, elle martèle sa certitude que les artistes sont d’utilité publique et ne doivent, sous aucun prétexte, être empêchés. « Ça suffit la morale. Si c’est égal à ce que tout ce que j’aime dans la culture soit tabou, ça me fait chier. Qu’on ne puisse plus afficher des affiches pour une rétrospective d’Egon Schiele, je suis affligée. Si on veut que tout le monde soit absolument moral, au revoir toute la musique. Au revoir tous les bouquins. Si l’art doit nous brosser dans le sens du poil, ça n’a aucun intérêt. Se poser des questions, se remettre en question, c’est exactement le principe de l’art ».

Alors finis les carcans. Après deux disques qui certes lui ressemblaient mais où elle-même ne se ressemblait pas encore complètement, Lou Doillon a pris le taureau par les cornes et son troisième album à bras le corps. Oui, elle s’est bien entourée. Benjamin Lebeau (des Shoes), Dan Levy (de The Dø) sont venus lui apporter leur expertise en tripotage de petits boutons. Mais ce disque, c’est le sien. Du gros oeuvre aux finitions, elle s’est imposée, quitte à froisser quelques egos. « Je me suis beaucoup plus investie, j’ai laissé tout le monde balancer ce qu’il voulait balancer et après j’ai fait un travail d’épure assez violent. Il y a un peu une obsession du remplissage aujourd’hui, c’est le malheur d’avoir trop de temps, trop d’ordis, trop de gens qui passent un temps inouï à faire, refaire et refaire éternellement. Moi j’aime bien les trucs un peu 60, 70, où on avait que 4 jours en studio ». Ce grand pas vers elle-même, elle savait qu’elle devait le faire complètement ou pas du tout, alors elle a bien fait comprendre que c’était SON bébé.

Sa détermination a payé, car autour d’elle s’est formée une forme de résistance à tous les freins qu’elle aurait encore pu avoir la tentation de tirer. « Cet album, c’était un bluff, de me dire est-ce que je peux faire ce que je veux, et donc qu’est-ce que je veux ? Dan et Benjamin, à leur manière, plus ou moins agréable et plus ou moins têtue, étaient des bons adversaires. Ils m’ont dit mais alors vas-y, chante, chante plus fort, chante plus haut, t’es chanteuse alors chante. Je me suis mise dans une impasse très joyeuse, je me suis forcée à être la personne dont je rêvais ».

Et la magie a opéré. La terreur a laissé place au lâcher-prise, le menton s’est fièrement dressé, et le sourire est aujourd’hui dedans comme dehors. Lou Doillon est devant nous, super-héroïne, entière, happy. Cet appétit qu’elle a au fond toujours eu, elle l’assume pleinement. Elle sait qu’elle y a droit. Parfois, elle a du s’auto-persuader, se dire un petit « yes you can ». Mais à l’arrivée, quelle récompense. « Le pire juge c’est nous-mêmes. Je me suis battue pendant longtemps avec cette autre personne en moi. Et que plutôt la plus heureuse, la plus fantaisiste gagne, ça me fait plaisir ».

« J’aime l’idée d’être la fille qui ou s’est plantée de fête ou s’est plantée de date. L’album est un peu un hommage à ces filles-là ».

Beaucoup ont dit ce disque plus pop que les précédents. Si ça la laisse un peu perplexe, et si au fond ça ne l’embêterait pas plus que ça que sa musique ne puisse être rangée nulle part, elle reconnaît une grande tendresse pour ce qui est populaire, elle qui a été élevée aux comédies musicales. « Si on entend une chanson une fois et qu’on peut la siffler, c’est que c’est bien. A good tune is a good tune. Ce qui est beau dans la pop, c’est que c’est toujours les mêmes mots. C’est comme s’il y avait 300 mots qui sont autorisés dans la musique anglo-saxonne et cette humilité et cette simplicité-là me plaisent beaucoup. Et ce sont des mots visuels. « I’m down on my knees », c’est absolument visuel. Et dans la pop ou la musique traditionnelle américaine, à chaque fois c’est dit avec un drama, il y a quelque chose de l’ordre du show qui me plaît beaucoup, ça aide tout le monde, c’est une manière de mettre de la pudeur aussi. C’est assez généreux ». Pas étonnant qu’en écoutant « Soliloquy », on ait parfois eu l’impression d’entendre Grace Jones, qu’on ait envie de la voir un jour reprendre un titre de Nina Hagen. Enfant des clips pour qui la musique est forcément liée à l’image et au mouvement, Lou Doillon insuffle dans son chant une théatralité qui nous émeut. Parce que c’est souvent sur le fil, souvent presque trop, comme ce jour où elle a enregistré une émission de radio vêtue d’une robe en lamé. Un parti pris culotté, drôle, de drama queen peut-être mais de queen avant tout. Et encore une nouvelle preuve de cette liberté toute fraîche. Etre un peu barrée, le savoir, aimer ça, s’en foutre. « J’aime l’idée d’être la fille qui ou s’est plantée de fête ou s’est plantée de date. L’album est un peu un hommage à ces filles-là ».

Quelques jours après notre rencontre, Lou Doillon ravira le public de son tout premier Olympia. Solaire, joyeuse, simple comme on peut l’être quand on sait que c’est un luxe. On se souviendra de ce qu’elle nous avait dit, plusieurs fois : « l’art, la seule raison pour laquelle ça a une importance cruciale, c’est que c’est des ponts, c’est des passages d’empathie ».

On a compris sa philosophie, et sa façon de voir la vie. Et pourquoi pas, si c’est ce qui lui va.

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