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DJ Mehdi, l’interview trompe la mort

En échange d’un service rendu à la NASA il y a quelques années, notre collectif a pu se procurer un nouveau système de communication. Mis au point à partir de matériaux récupérés sur l’astéroïde tombé au large des côtés brésiliennes en février 2016, ce dispositif nous a permis de réaliser une série d’entretiens avec des artistes morts moyennant leur accord. Car même dans l’au-delà, la morale journalistique prime d’abord. Voici notre entretien avec DJ Mehdi.

Bonjour Mehdi.

Salut, ça va ?

Oui, pas trop mal. La dernière fois qu’on s’est croisés, c’était aux Eurockéennes de Belfort, tu t’en souviens peut-être pas.

Hmm je ne crois pas. Ah si ! J’avais mis une petite fessée à Riton lors d’un blind-test, non ? On se marrait tous les deux avec notre projet Carte Blanche. D’ailleurs ça avait été le feu ce soir-là aux Eurocks. C’était dingue !

Tu as l’air d’avoir la pêche ?

Écoute oui, il m’est arrivé un truc fou pas plus tard qu’hier. Bon, tu le verras plus tard, mais lorsque tu passes de l’autre côté, et bien finalement c’est un peu comme sur Terre, tu finis par sympathiser avec des gens qui ont les mêmes passions que toi, logique. Et tu connais la mienne, c’est le hip-hop. Bref, hier, il y a un type qui se présente à moi. Bonne bouille de jeunot, visage tatoué, avec nous depuis quelques semaines suite à une fusillade qui a mal tourné. Tu vois de qui je parle ?

Euh non.

XXXTentacion, c’est son petit nom. Donc le gosse m’approche, casque sur les oreilles. Il me dit d’écouter. Et là je tombe sur le cul ! Flow d’enfer, prod un peu sinistres mais géniales. Je lui demande où il a diggé ça, il me clashe, vexé, en me disant que c’est lui qu’on écoute. La claque ! Tu sais ici c’est un peu dur de se mettre à la page, on n’est pas connectés à l’actu comme vous j’imagine, même si Busy P m’envoie des trucs tous les quinze jours par un tour de passe-passe qu’il a réussi à mettre au point.

Comment ça ?

Quand tu meurs, on te propose de te connecter à 3 personnes qui te sont chères, ponctuellement, pour échanger quelques doux souvenirs et donner des news. Personne n’en sait rien sur terre, les souvenirs apparaissent sous forme d’images floues, dans les rêves situé au cœur du sommeil profond, sinon ce serait trop violent pour vos petits cerveaux. Et bien Busy P a réussi à cracker ce système, et il me fait passer des mp3. Bref, je m’égare.

Waw.

Donc ce gars, XXXTentacion, déboule. On sympathise, on parle hip-hop, je lui parle de Mafia K’1 Fry, il me parle de Miami et de son gang, et là il me fait écouter un truc. Depuis un an, il bossait sur un album avec Moodymann et Andrés, mes dieux vivants. Il m’a fait écouter les maquettes enregistrées dans son téléphone. Complètement fou, un truc 100% nonchalance entre rap et house. Mais vous n’en saurez jamais rien en bas, il est le seul à détenir les enregistrements ! Mais c’est la meilleure chose qui soit arrivée à mes oreilles depuis un bail.

Tu vas pouvoir aller faire écouter ça à Frankie Knuckles !

Ouais, après je le fréquente pas trop, il la joue solo Frankie. Il n’a pas trop de potes ici, c’est le seul représentant de la house old school, ça le mine un peu. Il commence à perdre la boule d’ailleurs, il nous râbache sans cesse que « Detroit est une ville d’imposteurs », et qu’il préférerait, selon ses propres mots, « qu’une famille de canards albinos le suive tout sa vie plutôt que d’écouter les dernières productions de Derrick May ». Il est tout tendu, le pauvre.

Tu sais que, récemment, Pedro Winter a exhumé ta discothèque personnelle, pour la partager avec le public, dans le cadre d’un événement aux Galeries Lafayette ?

Je n’étais pas au courant, mais il fait bien, il a dû aller chercher les centaines de vinyls qui traînaient dans ma cave. Y’a de quoi s’amuser là-dedans, je diggais quand même pas mal quand j’y repense, il y a quelques pépites funk et disco que les gens vont aimer je pense. Tu sais Pedro est un mec bien, les musiques électroniques lui doivent tellement, c’était un super ami, le genre de gars que j’aurais emmené sur une île déserte si j’avais dû choisir que 5 personnes, tu vois ? Pedro a toujours été notre daron, et c’est pas toujours simple de gérer une grande famille qui aime tant faire la fête. Lui, le lundi matin, il arrive tôt au bureau, tu vois ? J’imagine qu’Ed Banger continue à tout casser, et qu’il a sorti vingt artistes en sept ans ?

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Pas vraiment, disons que la grande époque Ed Banger est un peu révolue. 

Ah ouais ? Rha je pensais qu’ils allaient tout casser avec les petits nouveaux, comme Club Cheval, tu vois qui c’est ?

Oui oui. 

Mais qu’est-ce qui marche alors en France ?

Pour schématiser, disons que la techno a continué à avoir de belles heures après ta mort, et là le hip-hop reprend le dessus. En France en tout cas, et les plus jeunes sont à fond. 

J’aurais bien aimé voir ça ! C’est quand même marrant ces histoires de cycles. Donc c’est quoi les trucs qui cartonnent en ce moment, en hip-hop ?

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Tu te souviens d’Orelsan ?

Celui qui a écrit « Sale pute » ? Ouais, le mec faisait grave polémique, plusieurs collectifs se mobilisaient contre lui, car c’est vrai que ses paroles étaient hyper misogynes. Il avait même dû annuler plusieurs concerts. Il est connu maintenant ?

Oui, plutôt, c’est l’un des rappeurs qui remplit le plus de salles en France.

OK, j’aurais pas parié là-dessus ! Et alors, du coup les vieux comme IAM ou NTM sont devenus ringards, c’est ça ?

Pas trop non. IAM fête ses vingt ans et a signé chez Live Nation. NTM a fait plein de festivals cet été, avec DJ Pone aux platines. 

Pas mal ! Et il a pas reformé le Svink, tant qu’on y est ?

Si. Mais il a quitté les Birdy Nam Nam.

Merci pour l’update hip-hop. En voilà un qui n’a pas perdu au change. Et ce bon vieux Booba, c’est lui qui écrase toujours le game ? Il m’avait commandé plusieurs prod pour son disque Ouest Side, je savais déjà à l’époque car il allait régner sur le rap. Son titre Couleur Ebène, qu’on a fait ensemble, c’est l’une de mes plus grandes fiertés.

On peut dire ça, disons qu’il règne à sa manière, et qu’il règle ses comptes pour se maintenir sur le trône du rap game. Pour revenir à toi, tu gardes quels souvenirs de tes débuts avec la Mafia K’1 Fry et le 113 ?

Des supers souvenirs ! J’avais à peine vingt ans quand tout a commencé, avec Mafia K’1 Fry j’ai produit tous les sons jusqu’au disque « La Cerise sur le ghetto » en 2003. Mais je crois que l’histoire retiendra plus 113, tout bêtement parce qu’on a reçu deux Victoires de la musique avec « Les Princes de la ville » en 2000. Je sais pas si ça serait encore possible aujourd’hui, visiblement la concurrence est là !

Qui t’a formé, toi, en tant que DJ et producteur ?

Niveau djaying, je dois vraiment pas mal de choses à Dee Nasty. Il était déjà DJ, assez connu, moi je bricolais des trucs avec des cassettes dans ma chambre, il m’a appris les bases : les boucles, tout ça… Il animait une émission sur Nova, il passait du hip-hop US, j’enregistrais tout, de manière assez compulsive. Pour la partie production, j’ai vraiment fait mes armes avec Ideal J, aux côtés de Kery James. Quand j’y repense, j’ai commencé à 14 ans !

Quand tu réécoutes ta discographie, c’est quoi le truc dont tu es le plus fier ?

C’est difficile comme question, et puis finalement, je n’écoute plus trop mes titres, tu sais… Depuis quelques temps, j’ai vachement sympathisé avec Philippe Noiret, ce mec est énorme, et quand on fait un peu la teuf entre nous, il prend les platines. L’autre jour, il m’a fait un petit clin d’oeil puis il a balancé « Lucky Boy », France Gall est même venue lui demander le nom du morceau. Là, j’étais fier, tu peux pas savoir.

Si je dis pas de bêtises, ton dernier disque, c’était « Black Billionaires » ?

Oui, c’était une idée de Riton de faire cet EP, en hommage à la house de Chicago. On en est fans tous les deux, il a apporté sa touch anglaise. Notre tournée, c’était bien la foire, mais ce sont de supers souvenirs.

Et puis il y a eu Club 75, avec Cassius et Justice, qui t’a emmené aux quatre coins du monde…

Oui c’est vrai que la techno était un peu ma nouvelle famille. On était une bande inarrêtable, on jouait dans tous les plus gros festivals en Europe ou aux US, le Social Club débordait tous les week-end… C’était jouissif. Après le hip-hop commençait à me manquer, pour ne rien te cacher. L’année dernière, Pedro m’avait passé un remix du 113 d’un jeune DJ, Eliott Litrowski, et ça m’a rendu nostalgique pendant plusieurs jours. J’aurais bien aimé remettre le couvert, je crois. Aujourd’hui, on serait à nouveau les princes de la ville.

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