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Disque d’or, de platine et de streaming

La SNEP, le Syndicat National de l’Édition Phonographique, a changé les règles du jeu en septembre 2016 en intégrant le streaming dans les comptes des certifications des albums. L’occasion de revenir sur plus de quarante ans de disques d’or, de diamant et de platine. Et une question : « Le disque d’or a-t-il perdu de sa superbe ? »

« Je suis disque d’or mais cela grâce au stream / Donc jaloux écrivent tweets hostiles. » Cette punchline du rappeur belge Damso dans son titre « A. Nwaar Is The New Black » résume plutôt bien la problématique autour du disque d’or en 2017.

Tout le monde en a un jour entendu parler, les disques d’or ont pendant longtemps été un but à atteindre pour de nombreux artistes de la scène française, une forme ultime de reconnaissance basée sur le nombre de ventes d’un album ou d’un single.

La suite, vous la connaissez, la crise de disque a allègrement roulé sur les usages de l’écoute musicale. À partir de là, le prestige de la certification est apparu aux artistes comme le soleil à Icare. Et nombre d’entre eux se sont brûlés les ailes. Ainsi, en moins de vingt ans, la SNEP a changé par quatre fois les règles du jeu, pour permettre à l’industrie de s’adapter aux nouveaux usages.

Au temps béni des cassettes audio et des CD-ROM

Le saviez-vous ? Chaque pays possède son propre système de certification. Aux États-Unis, il est géré par la Recording Industry Association of America, en Angleterre par la British Phonographic Industry pendant qu’en France, c’est géré par le Syndicat National de l’Édition Phonographique (SNEP) depuis 1973. Il est le résultat d’un travail (acharné) amorcé en 1964 qui a consisté à compter les chiffres de ventes de disques. Un calcul basé sur le Hit Parade qu’on trouvait alors chaque mois dans les grands médias français (et édité par le Centre d’Information et de Documentation du Disque). Un Hit Parade qui avait l’air bien moins fun que celui de Charly et Lulu donc.

À cette époque en 1973, la règle est simple : 100.000 albums vendus permettent d’accéder au précieux sésame. Pendant plus de 30 ans, les règles restent sensiblement les mêmes ; les certifications s’adaptent aux augmentations des ventes de l’édition phonographique ; les disques de platine puis de diamant sont créés. Et tout va pour le mieux dans une industrie bien rodée. Hmm.

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Puis, les années 2000 débarquent. Avec elles le numérique, Napster, eMule et « Dragostea Din Tei » d’O-Zone. Alors que l’industrie phonographique semblait atteindre de nouveaux sommets en 2001 avec plus de 600 disques certifiés, la descente aux enfers (re)commence. Les albums se vendent encore moins parce que les consommateurs téléchargent illégalement des discographies entières de Nirvana ou Bob Marley qu’ils entreposeront dans un coin de leur disque dur (pour au final n’écouter que « Smells Like Teen Spirit » ou « No Woman No Cry »). En 2005, le mal est fait, le chiffre tombe à 145 certifications et, dans nos contrées, il n’y a plus Michel Sardou et Calogero qui peuvent atteindre le statut de « Disque de diamant » en moins d’un an.

Pour un monde avec plus de pin’s

En 2006, c’en est trop. Marre d’être dans un pays sans médailles. Le SNEP décide de faire chuter les requis nécessaires pour les disques de certifications de 25 à 33% du nombre nécessaire de ventes (cf tableau 1). De la même manière que la facilitation progressive du baccalauréat, ça a permis de redorer le blason. Cette mesure a fourni à l’industrie de nouveaux disques d’or et décoré les murs des majors, tout en nous faisant oublier que  le nombre de ventes de disques a continuer de chuter, inexorablement.

Alors en 2009, en plein âge d’or du téléchargement illégal, la SNEP est obligée d’abaisser une seconde fois ses requis. Il faut désormais vendre deux fois moins d’albums qu’avant 2006 pour atteindre le statut de disque d’or ou disque de diamant et trois fois moins pour atteindre le statut de disque de platine. Cette année-là, seul le chanteur Seal arrivera à réaliser les chiffres suffisants pour être sacré disque de diamant la même année que la sortie de son album Soul (deux autres albums seront sacrés la même année, Mylène Farmer pour un album sorti en… 1995 et Coldplay pour son album sorti l’année précédente). Oui, la SNEP aime comme mettre un pansement sur une fracture ouverte, c’est joli mais ça soigne pas grand chose.

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Le streaming

Sept années ont suivi. Les politiques tarifaires de la FNAC et consorts voulant tirer les prix vers le bas n’y feront rien. La musique ne se trouve plus entassée sur des CD-ROM dans nos étagères déjà poussiéreuses, mais dans des data-centers qui nous permettent d’accéder à des banques entières de musique depuis nos précieux smartphones. En 2016, pour la première fois, le numérique représente la moitié du chiffre d’affaire de la musique enregistrée dans le monde (source IFPI). En France, il y aurait plus de 13 millions d’abonnés à des plateformes de streaming audio comme Spotify ou Deezer (Source SNEP). Le disque d’or doit-il donc encore se compter uniquement sur les ventes ?

Rassure-toi, cette question, on est loin d’être les seuls et les premiers à se l’être posée. Alors en juillet 2016, la SNEP décide à son tour de comptabiliser le streaming en plus des ventes d’albums afin de décerner ses précieuses récompenses. Chaque semaine, en plus des chiffres de ventes sont donc dorénavant comptabilisés le streaming, qu’il soient par Deezer, Apple Music, Napster, Google Play, Qobuz ou Spotify. Oui, contrairement aux croyances communes, selon le site de la SNEP, les chiffres de YouTube ne seraient pas pris en compte. Mais à quoi correspond une écoute en streaming qui ne rapporte même pas la moitié d’un centime à l’artiste, à la vente d’un album qui sera forcément plus lucrative ? Maintenant, appelle ta prof de maths du collège ou Cédric Villani car c’est là que ça devient compliqué :

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La vente d’un album serait donc l’équivalent d’environ 1.000 streams d’un seul titre. Le résultat de ce calcul serait par la suite ajoutée au nombre de ventes d’albums. Si ce calcul final est supérieur à 50.000, alors le disque est certifié disque d’or, et ainsi de suite. En 2015, où l’on comptait donc encore uniquement les ventes d’albums, 79 artistes avaient réussi à obtenir le précieux sésame. Fin juin 2017, où est écrit cet article, ils sont déjà 64.

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D’un disque d’or vers un « smartphone d’or noir » ?

Avec ce nouveau modèle, certains consommateurs, surtout professionnels (car n’oublions pas qu’une partie du public ignore jusqu’à l’existence de ces petites flatteries que se fait l’industrie musicale entre elle) ont l’impression d’être confrontés à un disque d’or au rabais. À tel point que des soupçons de « triche » pèsent sur certains artistes du rap français, comme le rapportait en février dernier un article du magazine Les Echos : ces artistes, sans être cités, sont facilement identifiables, entre Jul qui caracole en tête des ventes françaises depuis trois ans, ou bien PNL qui vient de fêter son premier disque de diamant. Alors est-ce la faute à des modes de consommation que les dirigeants ne comprennent plus ou bien des méthodes douteuses sur le plan moral ? Bien, c’est un peu des deux, mon cher Watson.

Comme l’explique Libération, ce qui est reproché à ces artistes, c’est que là où les artistes français les plus célèbres faisaient 2 millions d’écoutes lors du premier mois de vente d’album, ces rappeurs en font quatre. Ils s’adressent cependant à une cible plus jeune qui n’a presque jamais mis d’album dans une chaîne hi-fi, mais qui écoute les titres en repeat sur leurs applications de streaming, sans même se poser de questions sur leur façon de consommer. Là où la musique était consommée d’abord via les supports physiques, la radio et la télévision, ces artistes se sont construits uniquement sur le numérique. Même Skyrock n’est plus un argument de vente suffisant dans le rap.

Cependant, nier l’existence d’outils permettant de faire gonfler les chiffres d’écoute sur Spotify / Deezer ou bien Youtube serait se caler une paire d’œillères sur les dérives du numérique. Au même titre que certains outils existent pour gonfler les likes et partages sur les réseaux sociaux de certaines pages qu’elles soient de médias, d’entreprises ou bien d’artistes, des outils sont régulièrement vendus afin de générer des dizaines, des centaines, des milliers de vues sur la plateforme de votre choix. Le prix serait environ de 1.200 euros pour un demi-million d’écoutes, ce qui engendrait un single d’or à 24.000 euros. De Booba à IAM jusqu’à Maitre Gims, ils sont nombreux à critiquer ces pratiques qui gangrèneraient le rap français, mais là encore si les dires sont nombreux, aucun acte du genre n’a jamais été encore prouvé.

En 50 ans, le disque d’or s’est adapté aux usages des auditeurs, pour garder sa pertinence. Mais n’oublions pas qu’avant d’être une forme de reconnaissance de l’industrie musicale, le disque d’or est avant tout un simple argument marketing qui permet d’entretenir des schémas de productions bien huilés, mais que de nouveaux arrivants sauront toujours chambouler.

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