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Comment j’ai dû déplacer mon festival en urgence

Dans la vie, tout n’est pas si facile et tout ne tient qu’à un fil. L’équipe du festival techno nantais Paco Tyson a expérimenté à ses dépens les sages vers du Supreme. Après deux années plus que prometteuses pour l’événement, un coup du sort lui a fait changer ses plans en quatrième vitesse. Action, réaction.

Quand en 2017, le pure player Noisey sort un abécédaire sur le thème Alors comme ça, on veut organiser un festival techno ? on trouve matière à rire, souvent, et à frissonner de compassion, parfois. En 26 lettres, le journaliste Loïg Hascoat détaille les pertes et fracas liés à l’organisation d’un événement festif – en l’occurrence le festival Echap – entre potes. Et ce ne sont pas non plus les équipes du magazine Gonzaï et de l’agence de production Voulez vous danser à l’origine du projet du Pyramid Festival qui vous diront que c’est une partie de plaisir. Et pour cause, à deux mois de la première édition de son rendez-vous dédié aux musiques synthétiques, seules 39 préventes sont vendues pour une soirée à la Grande Motte réunissant Christophe, Acid Arab, Chassol et d’autres. Des traumatismes de Popanalia, le Woodstock à la française dans les années 70 ou encore, plus récemment, du Fyre Festival, l’imaginaire d’horreur d’un festival raté file toujours les poils.

On imagine aisément certaines galères liées à l’orga d’un festival : gérer une tapée d’ivrognes, vider des toilettes sèches ou non, composer avec des artistes diva, checker la météo toutes les 10 minutes. On a aussi tous au moins déjà vu passer une fois une news sur l’annulation d’un festival le jour-même par la commission de sécurité de la préfecture. Les raisons peuvent être diverses, de l’amateurisme des organisateurs aux choix politiques locaux ou au caractère plus ou moins réac de votre bon monsieur le préfet.

Il est aussi des choses intangibles, qui tiennent de la chance ou à l’inverse de la chkoumoune, qui font qu’à un moment où un autre de votre vie, vous allez mordre la poussière. Parce que c’est comme ça et pas autrement, la vie vous rappelle que vous n’aurez jamais le dessus. Parfois, vos dents raclent tellement le bitume qu’il vous lime les gencives. C’est généralement le cas quand vous êtes tout seul, ou qu’on vous a sacrément pris pour cible. D’autres fois, la vie vous met un croc en jambes en ricanant, mais vous laisse le temps de vous relever.

C’est ce qui est arrivé au festival nantais Paco Tyson qui, après deux éditions fantastiques, a dû bouger ses plans. Un accord de principe sur son lieu d’accueil dans la métropole n’a pas été suffisant pour se rassurer et, l’accord définitif tardant, l’équipe organisatrice a dû mettre toute une machine en action pour sauver son festoche… en le déplaçant.

Deux mois pour replacer tous ses artistes, à Nantes ou ailleurs, renégocier, rassurer, rembourser… Une mission pas impossible pour les deux associés Julien « Chichi » Laffeach et Nico « Redux » Viande ainsi que le régisseur général Stéphane « Martich » Martineau qui ont troqué leur sommeil contre leur téléphone pour survivre. Notre collectif Sourdoreille , soucieux de la bonne santé des acteurs talentueux et militants des musiques actuelles comme Paco Tyson, tient à soutenir à 237,9% le festival. Parce que comme le disait finement Valéry Giscard d’Estaing, « si on ne se passe pas la vaseline dans les mauvaises passes, on est vraiment dans la merde. »

On a passé un coup de fil à Chichi pour un petit check-up spécial C’est vraiment si compliqué d’organiser un festival, diantre ? Réponse : oui.

A cette adresse, retrouvez toutes les infos du festival qui aura bien lieu (plutôt deux fois qu’une), toujours le même week-end du 19 au 21 avril, à Nantes. Et voici l’event Facebook.

 

Chichi & Redux

Nous sommes en avril 2018, les jours suivant la dernière édition du festival Paco Tyson, les médias sont unanimes : l’événement est un géant en devenir. Peux-tu m’en dire quelques mots ?

Chichi2018, clairement, c’est l’année de l’explosion du festival. On a eu de la chance d’avoir deux artistes de renommée internationale qui sont rares, sur une deuxième édition d’un événement pas connu, avec Ricardo Villalobos et Laurent Garnier. Clairement c’est ce qui nous a permis de franchir un gros gap par rapport à la première édition et de faire connaître le festival au niveau français et même un peu au-delà de nos frontières. L’année 2018, au-delà de ces artistes, est une réussite sur la fréquentation public : 5000 personnes par soir la première année, pour 8000 par soir la seconde. Complet ou quasi complet. Un gros succès artistique et public.

Quelques jours ou quelques semaines après l’édition 2018, que se passe-t-il ? En tant qu’orga, vous préparez déjà l’édition suivante ?

Voilà. Au mois de mai, on faisait le debrief avec la mairie de Nantes pour déjà retrouver un terrain et ne surtout pas perdre de temps pour avoir des autorisations et que le festival se passe dans de bonnes conditions.

C’est quelque chose d’assez méconnu en fait : l’organisation d’un festival prend un an… voire plus ?

Le travail d’un festival n’est pas uniquement pendant le festival ou pendant la période de communication ou de booking. Il y a une préparation pour l’implantation du terrain. Ça induit de faire travailler des personnes en amont, et nous, dans notre cas, on est 3 : Nicolas Viande qui organise avec moi, Stéphane Martineau qui est notre régisseur général, et donc moi. Peu de monde donc beaucoup de travail même si on n’est pas au taquet toute l’année. Les bookings importants commencent en juin-juillet. Ces artistes-là, on n’a pas de réponse avant octobre – novembre pour les plus gros. Les négociations sont longues et, avec ces artistes grands calibres, on te fait bien patienter avant de te donner une réponse.

« D’un coup, tu peux devenir le paria, alors que deux minutes avant t’étais le festival cool, tout ça pile au moment où tu as besoin de soutien »

Le 15 février, vous avez été contraints, le festival approchant, de prendre la décision d’en faire finalement une édition « multi-sites » dans différents lieux du centre-ville à l’inverse d’un site unique extérieur qui avait fait la patte de Paco des années précédentes. Peux-tu m’en dire deux mots ?

Rapidement, on a eu des soucis d’autorisation sur le site qu’on avait – c’est important de préciser qu’on l’avait – sauf que le temps avançant et la mairie et la préfecture ne nous donnant pas de réponse, on a dû prendre la décision de ne pas faire le festival sur site. On l’a prise pour pouvoir se retourner et trouver un plan B. Or à un mois d’un festival, les salles ou les clubs qui programment à l’année ont déjà fait leurs line-up donc il faut qu’on puisse s’assurer qu’il y ait de la disponibilité. Heureusement on a de la chance de connaître tous les boss des clubs à Nantes, et en un coup de fil on a pu replacer 90% des artistes de la programmation grâce à Quentin Schneider du Warehouse, Maxim Leity du CO2 et aux patrons de l’Altercafé. Ensuite la partie la plus difficile, c’est de contacter tous les artistes ou leurs bookers pour leur expliquer la situation. Tu prends un coup… Forcément c’est frustrant parce que jusque-là, on n’a jamais eu de souci sur les événements qu’on organise depuis 10 ou 15 ans.

Ça s’est bien passé avec les artistes ?

Oui, très bien, malgré tout.

J’imagine que c’était pas le moment le plus agréable de ta journée ?

C’était pas qu’une journée, plutôt deux semaines hyper stressantes, hyper difficiles. Et tout ça, tu le fais forcément en amont de l’annonce officielle de l’annulation sur site. Donc tu leur dis tout ça, et ensuite, tu essaies de renégocier les cachets à la baisse parce que c’est pas la même chose de jouer dans un petit club ou devant une grosse foule. Tu vois aussi avec les bookers pour essayer de replacer certains artistes, notamment les headliners, plus difficiles à recaser à deux mois du festival.

Chris Liebing par exemple ?

Par exemple, lui c’est pas possible. Tu penses bien qu’un festival qui aurait lieu le même week-end, si près de l’échéance, il ne va pas ajouter un gars comme Liebing, ça n’arrive jamais. Donc tu renégocies.

« Il y a un moment où tu as envie de dire : ‘Eh c’est juste une teuf, détends toi’ »

Les commentaires sur l’annonce d’annulation sur site sur les réseaux sociaux sont assez extrêmes dans les deux sens, avec des messages de soutien très forts et des messages de gens qui (sur)jouent l’effarement. J’ai un exemple d’un mec qui dit : « Olala Paco Tyson, vous n’êtes plus en plein air : vous avez perdu votre identité. »

Je pense que certaines personnes ne captent pas toute l’histoire. On ne perd pas notre identité. Ça n’est pas une édition de sauvetage. On comprend évidemment que les gens qui étaient habitués à venir sous les chapiteaux soient frustrés et pas contents mais faut comprendre que c’est pas de notre faute si on n’a pas eu les autorisations. C’est assez classique sur les réseaux sociaux de dire : « Ah c’est de la merde ». Après, si tu le prends à 100% pour toi, t’es dégoûté et tu ne continues pas dans ce milieu-là. A partir du moment où tu proposes un événement que tu mets en avant, tu sais bien que t’es soumis à la critique. Mais c’est toujours facile de pourrir l’event sachant que les deux premières années, 95% des gens ont kiffé le festival. D’un coup, tu peux devenir le paria, alors que deux minutes avant t’étais le festival cool, tout ça pile au moment où tu as besoin de soutien.

Il y a ce truc de réaction épidermiques des réseaux sociaux mais il y a aussi probablement une méconnaissance du métier d’organisateur, tu ne penses pas ?

Alors déjà il y a plus de gens qui soutiennent que de gens qui gueulent, c’est important de le dire. Et puis même ceux qui gueulent, j’espère qu’ils survivront à ça, et ils survivront de toute manière. Il y a un moment où tu as envie de dire : « Eh c’est juste une teuf, détends toi ». Nous, c’est une teuf, certes, mais c’est aussi notre boulot. Ça fait un an qu’on se bat pour faire le meilleur événement possible et finalement on l’a dans le baba donc remettons les choses à leur place une seconde.

Il y a aussi la mythologie du mafieux promoteur de soirées grassement payé, vivant une vie de nabab, non ?

Il y a forcément des gens qui doivent se le dire. Des plus jeunes peut-être qui font un calcul simple : « Tiens, il y a 10000 personnes par soir, j’ai payé mon billet 40€ donc ça fait 400000 fois deux soirs plus tout le bar… Ah bah ouais ils ont dû gagner 1 million d’euros »… Ça serait bien, mais non, c’est absolument pas le cas. D’ailleurs il y a un truc à préciser, c’est qu’on n’est pas un festival sponsorisé, de type Coca-Cola ou Vivendi. C’est Nico et moi qui posons nos couilles, qui mettons de l’argent qu’on n’a pas. Je dirais même que celui qui a le plus posé ses couilles – et c’est suffisamment rare pour être mentionné – c’est notre banquier Thomas qui dès le premier rendez-vous nous a fait confiance – parce qu’il allait en teuf à l’époque et qu’il aime la musique. Encore aujourd’hui il nous suit dans notre galère, ce qui n’est pas évident, vu qu’on avance avec un festival dans lequel on a remboursé tous les pass publics. Clairement, on va se retrouver dans un mois dans une galère de sous, et si notre banque ne nous suit pas, on est mort. On lui doit beaucoup.

Dans un autre commentaire trouvé sur votre page, je lis « Et si on faisait ça sans autorisation?». Que réponds-tu ?

Baaaaah… non. C’est pas possible. On est professionnels, on ne fait pas une free party pour 500 personnes. Et c’est pas comme si nos relations étaient mauvaises avec la ville. Ça se passe bien avec les personnes qui gèrent nos dossiers. On sait très bien que pour un festival comme le nôtre qu’on veut pérenne, c’est impossible sans autorisation. C’est sûr que des fois, on a envie de dire « Fuck off, on fait à l’arrache, balek » mais ça se saurait en amont, ça serait empêché très rapidement, on est trop visibles.

Quelle est l’anecdote un peu absurde liée à cette annulation ?

Un truc vraiment anecdotique et vraiment pas représentatif… Il y a des frais d’annulation de 80 centimes pour le remboursement des billets. On a eu trois ou quatre messages affolés où les gens nous disaient : « Par contre je ne comprends pas pour mes 80 centimes… C’est anormal ! Vraiment abusé. » Franchement je ne sais même pas comment exprimer la chose autrement que te dire que ces mecs-là, j’ai envie de les emplâtrer. Ce que j’ai fait c’est leur envoyer l’adresse du bureau pour qu’ils viennent récupérer leurs 80 centimes – évidemment personne n’est venu. Tu comprends, mon cher, qu’il y a une société qui fait en sorte que tu puisses prendre les billets en ligne sans bouger ton cul de chez toi, sans user tes pompes et sans payer un ticket de bus pour aller à la Fnac, tout ça pour l’avoir sur ton téléphone sans avoir besoin d’imprimer quoi que ce soit. Après faut pas faire le vieux connard, tu peux comprendre pour les kids dont c’est la première fois. C’est anecdotique mais suffisant pour te miner dans une journée.

Paco Tyson se tiendra du 19 au 21 avril avec DJ Rush, Infected Mushroom, ItaloJohnson, Or:la, Mathew Jonson, Soundstream, Marc Arcadipane, etc. Plus d’infos sur l’event Facebook.

 

Crédits photo en une : © David Souenellen BouchetGratuit pour les filles

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