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Chut, écoutez : Beirut parle

Après des litres d’amour déversés à la louche sur les effets bienfaiteurs de la musique de Beirut, on publie ici notre  discussion avec son leader, Zach Condon. Toute l’équipe de Sourdoreille vous souhaite un agréable voyage sur nos lignes.

Qu’il est âpre de concentrer son esprit, de nos jours. Qu’il est ambitieux de demander de la rigueur à son cerveau, organe élastique. A l’heure où ces lignes sont écrites, le temps d’attention moyen d’un être humain sur internet est de 8 secondes. Les infos défilent. On n’en tire qu’une succession de micro-coïts, laissant leur place à autant de coups de mou qui façonnent nos heures et tapissent nos jours. Comme le souligne la journaliste Anabelle Florent dans son article pour le magazine Usbek & Rica : « Sur son lit de mort, personne ne se dit : ‘J’aurais aimé passer plus de temps sur Facebook’ ».

Mais stop à l’abattement, il existe des motifs de satisfaction quotidiens pour qui a le luxe d’avoir un peu de temps libre au sein de ce 110 (milliards de) mètres haies qu’est la vie. Des rampes de lancement vers l’intemporel se dressent chaque jour pour qui laisse promener son regard, fait traîner ses oreilles, a les mains baladeuses, s’exerce à sentir le vent.

L’un des plaisirs innocents que l’on a tendance à perdre est sans doute celui d’écouter un album d’une traite, comme dans le passé d’avant les années 2010, rappelez-vous. C’est ce qui peut, par exemple, vous arriver de mieux avec le dernier disque du groupe Beirut dont le vrombissement des cuivres célestes est tout sauf annonciateur de la fin l’humanité. L’amour et l’art, ces deux remparts éternels à notre métamorphose en êtres totalement vils et malhodorants, se retrouvent dans Gallipoli, nom d’une petite ville du sud de l’Italie et également celui du cinquième disque du groupe de Zach Condon.

Pour ce 12 titres, le songwriter a retrouvé son orgue Farfisa, chez lui à Santa Fe, celui-là même qui a donné cette couleur si particulière à ses deux premiers disques Gulag Orkestar (2006) et The Flying Club Cup (2007) dans lesquels sont composés « Nantes » ou autres « Postcards from Italy » que vous beuglez à chaque rupture. Retour également des cuivres, quelque peu mis de côté au profit d’un synthétiseur dans l’album précédent (ce que les puristes de la folk avaient qualifié de malheureux virage synth-pop). C’est dans cet état d’esprit, de fanfare nomade balkanique qu’on retrouve le surdoué de l’indie mondiale. Baladé entre New York, Berlin et l’Italie, Condon a écrit ses textes, produits d’une époque sous codéine. Ils sont ceux d’un jeune trentenaire qui a fait plusieurs fois le tour de la planète, qui connaît son Amérique natale de long en large, terrifié à la vue de ces hectares de villages fantômes qui constituent l’extrême majorité des nations, dont les métropoles ont tout aspiré, jusque l’âme.

Et pourtant, putain que la musique de Beirut donne envie de vivre.

Vous en conviendrez, c’était pas gagné. Avec sa bande de nerds ressemblant à des employés de banque, leurs têtes de clowns tristes et leur musique éternellement nostalgique d’une époque lointaine, rien d’annonçait une quelconque kermesse. Mais Beirut a toujours donné envie d’être aimant parce que ses membres eux-mêmes transpirent l’amour des gens, l’amour des histoires. Soyez rassurés, il y aura toujours, quelque part, un Kusturica pour rire en temps de guerre, il restera toujours un Beirut pour s’aimer.

On a échangé brièvement avec Zach Condon pour fêter la sortie du disque. Et en ressort cette envie de fixer le ciel, et d’attendre un peu. D’attendre pour attendre.

Zach Condon In The Studio by Olga Baczynska

Zach Condon en studio, par Olga Baczynska

INTERVIEW

Comment sens-tu venir 2019 ?

Hm… Incertain ? C’est une époque étrange dans le monde.

Comment étais-tu émotionnellement quand tu as commencé la composition de ce dernier disque, Gallipolli ?

J’étais un peu perdu dans ma vie, je me demandais constamment où j’étais supposé être exactement. Mais le désir de faire de la musique était plus fort que jamais auparavant.

Quel est ton souvenir le plus fort vécu pendant la période de création de cet album ?

J’ai des souvenirs très clairs de jours neigeux à New York pendant lesquels j’étais enfermé très profondément dans le studio. Je me rappelle ces magnifiques couchers de soleil italiens, tellement éblouissants qu’ils nous obligeaient à arrêter de travailler. Pour simplement fixer le ciel pendant un moment.

Ton album a été composé avec – notamment – l’orgue Farfisa, instrument qui a façonné le son de tes deux premiers disques. De quoi est-il capable, précisément ? Qu’est-ce qui le rend si spécial à tes yeux ?

C’est un instrument sonique subtil et puissant. Il m’a beaucoup aidé à l’époque, tout comme d’avoir une boîte à rythmes et des pédales de boucles quand j’étais ado. Ça a facilité l’écriture de chansons sans aucun membre de groupe.

Il y a un gros retour des cuivres dans tes nouvelles chansons. Qu’est-ce qui t’a donné envie de revenir à tes anciennes amours ? Les fans de la première heure de Beirut vont être contents.

Rien n’a été intentionnel. A la base, je n’avais même pas remarqué que ça arrivait, et d’un coup, lorsque j’ai entrevu cette possibilité, c’est devenu un raz de marée.

As-tu été inspiré par des atmosphères musicales jusque-là inexplorées, de la musique folklorique, des anciens styles, ou des rythmes nouveaux pour la composition de Gallipoli ?

A vrai dire, j’étais en train d’écouter une tonne de cassettes chopées à la bibliothèque pendant l’enregistrement de cet album. C’étaient essentiellement des expérimentations soniques des années 50, 60 et 70. Tu as des gens qui ont bossé sur des nouveaux synthés modulaires et des magnétophones en les mixant avec des œuvres d’exotica et de jazz qui étaient très en vogue à ces époques. Un boulot fascinant.

Pour l’annonce de ton album, il y a un storytelling très précis (à lire ici). Tu fais l’honneur à ton public d’écrire un texte pour préparer la sortie. C’est un travail documenté, comme un carnet de voyage. Tu le fais uniquement pour l’album ou tu as l’habitude de réaliser cet exercice dans ton quotidien ?

Je n’écris jamais quand je n’ai pas d’objectif spécifique en tête, comme ce document précédant l’album. Je déteste laisser traîner mes écrits, ça me donne l’impression que des preuves de mon esprit sont laissées à la vue de tous. Pour ce travail, je voulais plus contrôler la narration et ça m’a semblé plus efficace de l’écrire moi-même, simplement.

Au printemps 2017, tu t’es cassé le bras une énième fois dans un skate park à Brooklyn. Tu as raté quelle figure ?

Je voulais revenir aux bases du skate – ollies et kickflips sur la pyramide, en tâtant la rampe. Mais ce qui m’a foutu dedans était un 50-50, tu vois la figure ? La partie avant de mon skate a raté le rebord adapté, elle s’est envolée et je suis retombé sur ce même rebord. Je ne comprends même pas comment cette simple chute a causé une aussi grosse blessure.

Malgré ta blessure, tu joues toujours des cuivres et d’autres instruments. Tu es invincible ?

Pas du tout. J’ai une inflammation arthritique au poignet à 32 ans. Je me sens tous les jours comme un vieil homme.

Ça a participé au fait que tu es venu t’installer à Berlin. C’est aussi, si j’ai bien compris, suite à ton exaspération globale de la politique américaine et du traitement de l’actualité par les médias mainstream aux US. Qu’est-ce qui t’a vraiment foutu en rogne à ce point ?

Je pense que c’est un pays en faillite mentale et culturelle. Qu’est-ce que je hais le plus ? Je n’en sais rien. Ce pays est étouffant. C’est compliqué de se balader au milieu de tant de haine, chaque jour. Il y a des millions de personnes incroyables mais ce sont les idiots qui mènent la danse. Les Etats-Unis me dépriment depuis mon jeune âge, bien avant que je ne capte quoi que ce soit dans la politique. Tant de villes sans âme et tant de néant tentaculaire dans les banlieues urbaines. Il y a des exceptions notables comme certains coins de l’état du Nouveau-Mexique, mais quand on partait en voyage avec ma famille, on était toujours horrifiés de voir que le reste du pays vit dans les méandres de villes vides, qui semblent toutes tellement perdues. C’est difficile à expliquer si tu ne connais pas bien le pays. C’est pourquoi partir en tournée aux Etats-Unis aujourd’hui m’est très difficile. J’aime les gens mais regarder à travers la vitre du tourbus blesse mon âme.

Tu fais souvent référence à Paris dans tes textes et interviews. La capitale française est-elle pour quelque chose dans ton nouveau disque ?

Paris est toujours tapie dans un coin de mon esprit.

Photos : Olga Baczynska

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