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Camille : « On peut prendre le temps, il suffit de le saisir »

Certaines rencontres mettent parfois un temps fou à se décanter. Parce que, même rapides, elles restent riches. Parce qu’elles interrogent justement sur ce foutu rapport au temps, obsession de bon nombre d’entre nous. Société de vitesse, d’accélération, de frénésie. Il nous faut tout, tout de suite. Certaines rencontres, donc, sont salvatrices. Celle que nous avons provoqué avec Camille, chanteuse toujours admirée mais jamais interviewée, allait dans ce sens. Dans le bon sens, enfin. C’était en juin dernier. Peu importe, c’était hier et ce qu’elle a à dire sera toujours valable demain.

Une chose nous a toujours frappés. Chez Camille demeure la petite âme d’enfant restée intacte, à peine muée par les considérations du monde des grands. Inéluctablement la môme est devenue femme, et surtout artiste. Presque tout aussi inéluctablement. L’enfant, la femme, l’artiste, pour tenir tous les bouts, à la fois les fulgurances du geste et de l’esprit. Camille, dont on a tant loué le cerveau hors-norme, alors qu’il eût fallu se concentrer davantage sur la dimension charnelle, spontanée. « Je fais ce métier pour passer de bons moments. Je ne dirais pas pour le fun car il y a évidemment une recherche, une exploration. Une démarche artistique, c’est quand même un manifeste, ça demande du don de soi et c’est aussi une responsabilité, un chemin choisi en tant qu’adulte. Mais au final, mon rêve est de vivre une série d’instants riches en vie et en sensations jubilatoires. » Ainsi vont les rêves de Camille. L’un des défis de tout un chacun serait-il donc de réaliser ses rêves de gosse ? Peut-être, à condition d’en avoir. « J’étais une petite fille bien dans ses baskets car je n’avais pas du tout de projets. Je ne me projetais pas dans un métier. J’aimais chanter, écrire, danser, inventer des histoires, dessiner, mettre en forme des idées, réfléchir, jouer la comédie, sauter, grimper. J’étais déjà assez sportive. Je jouais. »

Voilà, c’est ça : elle jouait. Elle joue toujours, s’en rend-elle compte ? Sait-elle aussi qu’elle rend au jeu, par sa manière d’être au monde, sa valeur universelle et expérimentale, comme quand on s’amusait à dire « on disait que j’étais une princesse et que tu étais un roi, d’accord ?« . Le jeu, toujours le jeu. Avoir trois ans, avoir dix ans, avoir désormais quarante-et-un ans et s’appeler Camille. Comme au temps de l’enfance, là où le nom de famille n’avait encore que peu d’importance.

« J’ai le sentiment que c’est très artificiel de ne pas avoir d’idées. C’est un état de vide qui est anti-naturel. »

Tous ceux qui l’approchent de près ou de loin vous le confirment : chez Camille, l’exigence est totale, presque proverbiale. Un tel talent ne mériterait pas d’être gâché par ce maudit grain de sable qui viendrait enrayer la mécanique, celle minutieusement mise en place pour dompter une énergie qui déborde. Tant pis si ladite énergie doit écorner l’image d’une artiste dont certains imaginent les caprices dignes d’une petite fille espiègle, ce sparadrap du cliché de la fofolle qui lui colle encore parfois à la peau. Ceux-là devraient s’avancer plus près, l’écouter. Peut-être comprendraient-ils mieux le chemin parcouru. Elle n’est pas fofolle. Elle est tout le contraire. « J’ai toujours aimé les choses très structurées, avec des limites claires. Et en même temps, je suis instinctive, épidermique, je déteste faire des choses que je ne sens pas. Avec le temps, j’ai appris à le formuler, à exprimer ce qui me déplaît sans me replier ou m’énerver, comme j’ai pu le faire par le passé. J’essaie désormais de le traduire de manière sensible. »

On en apprend ainsi plus sur la méthode Camille, propulsée en 2005 sur le trône par une presse qui écarquille les yeux. Voilà longtemps qu’une chanteuse de cette envergure n’avait pas pointé le bout de son nez. Une chanteuse doublée d’une bûcheuse et un travail qui devient architecture, dont la précision du trait et l’audace des courbes donnent jusqu’au tournis. On ne construit pas pareille cathédrale sans penser son art. « Je jette énormément mais je pars avec une idée de ce que je veux. Je fais des choix tranchés. Ensuite, je suis très souple et je change des éléments. Pour que cette envie devienne sensible, il faut jeter, trier, en gardant ce recul. Ce que je cherche moi, il faut que ça soit sensible pour les autres. C’est un travail de mise en forme. C’est comme polir le cristal, qu’il soit réfléchissant. » Sa création ressemble à une boucle, infinie. Et si, un jour, la page reste blanche et le corps inerte ? C’est le propre de l’artiste après tout, au moins pour un temps. Le questionnement semble sans objet pour elle. « J’ai le sentiment que c’est très artificiel de ne pas avoir d’idées. C’est un état de vide qui est anti-naturel. La vie, si on la laisse être, apporte toujours de nouvelles idées. On inspire toutes les cinq secondes. On est donc toujours inspirés. »

Camille
« Les grandes villes, et pas uniquement Paris, donnent une impression de saturation de l’espace et du temps. On croit faire plein de trucs et d’être créatifs, alors qu’on est totalement passifs. On reçoit et on traite beaucoup d’infos, on se déplace et on interagit beaucoup. Mais qu’est ce qu’on crée ? Que reste-t-il à la fin de la journée ? »

Présentée ainsi, la chose semble en apparence si simple qu’elle en deviendrait agaçante. C’est passer à côté de l’essentiel : Camille a appris à ne pas se presser. Pour peu qu’on se positionne à la source, jamais elle ne peut se tarir. « Il faut avoir le temps de tester les choses, de mettre le pied puis de le retirer. On est dans un monde qui ne donne le temps à rien, où il faut foncer. Evidemment qu’on peut prendre ce temps, il suffit de le saisir, il est là. A chacun de le prendre. Mettre en forme demande de la patience, pour échelonner, pour rendre les envies intelligibles et digestes pour le public. Il faut faire le tri et les choses doivent attendre. C’est un défi pour moi car j’ai plusieurs trucs sur le feu. » Peu d’artistes ont cette distance, cette appréciation d’un environnement tantôt grisant, tantôt vain. « J’ai une grande capacité à décélérer. Je débranche en deux secondes. Les grandes villes, et pas uniquement Paris, donnent une impression de saturation de l’espace et du temps. On croit faire plein de trucs et d’être créatifs, alors qu’on est totalement passifs. On reçoit et on traite beaucoup d’infos, on se déplace et on interagit beaucoup. Mais qu’est ce qu’on crée ? Que reste-t-il à la fin de la journée ? Il doit y avoir un moment de gestation interne, une interaction de soi à soi. Le moment de la création intervient dans ce moment de retrait. » Pour elle, ce retrait a lieu à Villeneuve-les-Avignon, là où elle déménage pour laisser décanter Ouï, ce nouvel album qui semble revenir à une forme d’essentiel, un art de l’épure. « C’était un déménagement et un changement voulus, cela a dû influencer une forme de sérénité que m’apporte aujourd’hui l’écoute du disque. »

Se pose quand même une question : Camille serait-elle inadaptée à l’époque ? La question lui est alors posée strictement en ces termes. Elle réfléchit, s’étire et répond. »Si on naît à ce moment de l’histoire, c’est qu’on doit naître. Nous sommes tous nécessaires. Tout ce que nous ressentons est juste. Des gens ont envie de participer à notre urgence et aiment ça. Moi, je vais dans un autre sens, qui m’éveille, qui me fait plaisir. J’écoute ce qui m’appelle. Même si ça part à contre-courant du mainstream. D’autres que moi le ressentent aussi, il y a toujours eu des mouvements contraires. Il n’y a jamais eu autant de succès pour la méditation, de yoga. Pourquoi ? Parce que l’urgence appelle ça. Il n’y a jamais eu non plus autant de prise de conscience des alternatives agricoles, de nouveaux modes de vie, de nouvelles manières de vivre ensemble, etc. On est à un moment de durcissement du mode capitaliste et en parallèle, il y a aussi tout ça. Je compose avec mon époque mais ça m’intéresse beaucoup plus de réfléchir à inventer de nouvelles choses plus écologiques. »

Action, réaction. Camille fait ses choix. Comme par exemple refuser de prendre l’avion, encore moins pour faire du tourisme. « Le plus merveilleux voyage que j’ai fait, c’était dans le Beaujolais, j’ai fait une tournée en marchant. Plus tu fais les choses lentement, plus tu voyages, à côté de chez toi, plutôt qu’en allant très vite à l’autre bout du monde. Tu fais toi-même le chemin, c’est gratifiant. » Surtout, ne pas subir le monde. On se demande alors comment, dans une époque si anxiogène, elle parvient à faire entrer autant de lumière. « J’ai voulu faire un disque qui dise non, et finalement j’ai dit oui. Je suis musicienne, j’ai besoin d’exprimer les choses et je me suis aperçue que ce qui me faisait le plus de bien était d’aller vers la lumière, vers une forme de paix. Chacun fait sa petite part. »

C’est donc, autant que possible, sans avion qu’elle poursuit désormais ses quêtes, à la rencontre de nouveaux publics. « J’adore jouer pour les publics étrangers. Le coté organique de ma musique, le langage du geste. Passer sur le mode de communication est magique, d’humain à humain. Cela crée des décalages de sens, de comportements. J’aime ça« . Qui dit nouveaux publics dit souvent nouvelles langues, nouvelles sonorités. Là, le regard de Camille se fait plus pétillant. « God is sound. En revenant de Jérusalem, j’ai décidé de chanter une série de chants religieux, sur neuf religions différentes. C’est un travail sur le placement du son. Avec des chants yiddish, arabes, d’Amérique du nord, Le travail est focalisé sur le son, avec toutes ses marges de liberté. Je ne suis d’aucune de ces religions, je ne parle aucune de ces langues. Mais je suis chanteuse et je fais un travail sur le son, je joue avec. Toute païenne que je sois, le son est divin, magique, ludique. Quand les religions commencent à déconner sérieusement, elle se coupe d’abord du corps, de la danse et du son. Et du féminin. » Précisément tout ce qu’est Camille. L’artiste, la femme, et toujours un petit peu l’enfant.

Un réédition de « Ouï » avec un enregistrement live acoustique sort ce 24 novembre. Et pour les dates de la tournée fleuve, c’est par .

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1 commentaire

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Sab 08.11.2017

Merci pour ce bel echange.
Je trouve très touchant ton article.
Tu as une touche bienveillante à son égard qui se ressent dans tes mots.
Camille est une artiste tellement extraterrestre et tellement humaine que sa quête en est radieuse.
Merci ronan merci camille

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