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Buridane : « Personne n’est dans les clous, en réalité »

La sortie de « Barje endurance », le 6 octobre dernier, a marqué la fin d’un silence de cinq ans pour Buridane. Une gestation longue et à l’arrivée un album affirmé, intense, et qui gagne en nuance à chaque écoute. Des années de transition, à l’image du puissant titre d’ouverture, à l’image de sa vie et de la nôtre. Comme un grand atelier d’apprentissage pour pouvoir dire, suggérer, questionner, ne pas noircir mais ne pas éluder non plus. Parce qu’une personne qui se dit faite « de précipices, de brèches mensuelles », ça nous intéresse, parce qu’on ne voudrait vraiment pas qu’elle soit rangée dans le tiroir des jeunes femmes toutes frêles aux jolies chansons toutes douces, parce qu’on était curieux de savoir si, comme nous, elle avait plus de questions que de réponses, on est allés discuter avec elle d’hier, d’aujourd’hui et de demain, de changement et d’espoir, de survie et de transmission.

Sur cet album, il y a un mélange de douceur, dans ta voix, dans les chœurs, et de violence, dans ta façon de chanter sur certains titres, dans les textes parfois, dans les thèmes abordés. Cet équilibre était-il une réelle volonté ou le simple reflet d’une réalité ?

Je crois qu’on ne veut rien, qu’on fait comme on peut et avec ce qui vient. Ce n’est pas cérébral. C’est plutôt une approche instinctive, en tout cas par rapport à la musique et aux arrangements. Dans les textes, il y a peut-être plus une volonté, ou plutôt une nécessité d’aborder des thèmes émotionnels forts, de parler de ce qui n’est pas clair, de ce qui n’est pas bien compris, de sublimer les choses dites négatives. Je pense aussi qu’on est constitués, intrinsèquement, de quelque chose qui n’est ni positif ni négatif, ni noir ni blanc, ni ombre ni lumière, et que les deux cohabitent en permanence. Ça, c’était une quête à la fois personnelle et musicale et qui se retrouve de fait dans la façon d’arranger ou de mettre en musique.

Après, l’interprétation des autres ne nous appartient pas. Mais ça me ferait de la peine qu’on pense que c’est un album sombre et pessimiste parce que je pense que ce n’est réellement pas le cas. Ce sont plutôt des chansons qui sont là pour donner du courage et l’envie de se battre. On ne peut pas dire que c’est un album radicalement optimiste mais j’espère qu’il donne de la joie et de l’espoir. Finalement c’est une question de positionnement, de quelle façon on regarde les choses, avec quel angle.

Quand tu nommes ton album « Barje Endurance », il y a cette notion de folie. Tu penses qu’on est dingues de s’accrocher ? Ou au contraire, as-tu envie de glorifier cette énergie du désespoir, cet instinct de survie de l’être humain ? Quant au terme « endurance », il fait plus référence à la résistance, voire à la souffrance, qu’au bonheur.

Le terme « souffrance » me gêne. La souffrance est la conséquence d’un effort nécessaire pour se dépasser mais l’objectif premier n’est pas de souffrir. C’est intéressant, la notion d’instinct de survie. On a parfois cette peur de l’événement dont on ne se relèvera pas. En fait, on est capable d’endurer, de dépasser.

Et puis avec « barje », j’avais envie d’un terme fort, car aujourd’hui on nous demande d’être très lisse, parfait. Sur mon premier album, j’ai eu l’impression qu’on n’avait pas vraiment compris, ou entendu, ce que je voulais dire, c’est toujours la douceur qui ressortait. Ici, l’idée était de montrer une image qui est tout sauf dans les clous. Personne n’est dans les clous, en réalité. On nous demande tout le temps d’être dans une case et finalement c’est très sclérosant, ça coupe les libertés. Il ne s’agit pas non plus d’imposer sans filtre ce qu’on pense, ce qu’on est, mais ça a un rapport avec l’acceptation de soi.

« On est vraiment trop nombreux à traverser la même chose pour que ce ne soit pas l’époque qui déteint sur nous. On croit qu’on est seuls sur notre chemin, et en fait c’est le chemin de tout le monde. On est un corps commun. »

En évoquant tes expériences personnelles (relation amoureuse, rupture, jalousie, deuil), as-tu aussi l’impression, voire la volonté, de parler de l’évolution du monde, de la société actuelle, qui est elle aussi indéniablement en phase de transition, politique, économique, écologique, idéologique ?

C’était une transition, effectivement, sur plusieurs plans, à mon échelle intime, une transition plus classique d’un album à un autre, et puis clairement la transition du monde dans lequel on vit avec une accélération et une espèce de pic assez violent pour tout le monde à vivre sur les deux-trois dernières années qui marque forcément une génération, une époque.

C’est drôle parce que j’ai écrit le titre « La transition » quand j’étais en studio pour le premier album, cette chanson a donc six ans. J’ai l’impression d’écrire parfois comme une espèce de prémonition, comme si je sentais ce qui allait venir. Les événements arrivent après, et puis d’un coup les mots résonnent d’une autre façon et font sens.

Je ne sais pas ce qui s’est passé avec ce thème de la transition mais je l’ai vraiment pris de plein fouet. Ca a correspondu aussi pour moi à une époque où j’ai quitté la ville pour aller m’installer à la campagne, de façon assez isolée, assez retranchée. En discutant avec les gens autour de moi, je me rendais compte que beaucoup étaient eux aussi dans des phases très transitoires, une fin de cycle, un début de cycle et cet entre-deux très flottant, avec des repères à reconstruire. Et je me suis vraiment interrogée : est-ce que c’est le monde extérieur qui influence nos mondes intérieurs ou est-ce que c’est l’inverse ? Mais on est vraiment trop nombreux à traverser la même chose pour que ce ne soit pas l’époque qui déteint sur nous. On croit qu’on est seuls sur notre chemin, et en fait c’est le chemin de tout le monde. On est un corps commun.

D’ailleurs, cette période peut être à la fois complètement désespérante, décourageante, et aussi bourrée d’espoir puisque tout est à réinventer. On est perpétuellement balancés vers l’un ou vers l’autre, et c’est exactement ce qu’on disait au début de la discussion : ce n’est ni positif ni négatif. Le tout est de savoir, maintenant, qu’est-ce qu’on en fait et combien de temps on va attendre d’avoir touché le fond avant de commencer à planter des graines. C’est aussi ça « barje endurance », c’est à quel point on est capables de supporter des situations inconfortables pendant des durées indéterminées. On a vraiment une force. Alors pourquoi on la met pas au service de l’action et du changement ? Et puis qu’est-ce qui fait qu’un matin il y a le déclic qui fait qu’on va quitter ce travail, quitter cette personne, quitter cette maison ? C’est fascinant, parfois on sait ce qu’il faut faire, et qu’est-ce qui fait qu’il nous faut six mois pour y aller ?

Cinq années se sont écoulées entre ton premier album et celui-ci. As-tu souffert d’un manque d’inspiration, voire d’une période de déprime, ou avais-tu simplement besoin de grandir, de vivre, justement, ta transition personnelle, pour te donner de la matière pour écrire ?

Je ne suis pas quelqu’un de très productif, je n’écris pas tous les jours. J’ai besoin que ce soit nécessaire, thérapeutique, donc pour ça, effectivement, il faut vivre. C’est ce qui m’a permis d’être là où je suis arrivée aujourd’hui, d’avoir poli l’espèce de gros rocher que j’étais sur le premier album.

Mais il y a aussi, forcément, une phase de doute. Dans ce métier, on doit gérer constamment des vides très vides, des pleins très pleins et des périodes d’entre-deux. Parfois, cette phase de travail un peu souterrain, moins visible, où d’un seul coup on perd le retour du public, peut nous amener sur des terrains glissants. Mais je crois qu’il faut qu’on apprenne à composer avec, c’est un peu inhérent à notre métier.

« C’était politique et social pour moi d’aller à la rencontre des ados, des enfants, d’hommes incarcérés, de personnes en maison de retraite, et d’arriver à leur insuffler l’idée que n’importe qui, pour peu qu’il soit un peu mis en valeur, est capable d’écrire quelque chose qui lui ressemble. »

Penses-tu déjà à la suite, au troisième album ?

De temps en temps, des fenêtres s’ouvrent sur « et après ? », « et le prochain ? ». Je me suis interrogée notamment sur la musique. J’ai toujours travaillé très seule et là peut-être que j’aimerais amener du monde un peu plus en amont, dans la composition, les arrangements. En ce moment, je travaille avec des musiciens extraordinaires. Il y a des chansons qui ne sont pas sur l’album, qui ont été écrites ces derniers mois et qu’on joue sur scène. On les a arrangées ensemble et il y a un truc qui me transcende dans ce qu’ils ont à proposer. C’est assez excitant de se dire : qu’est-ce qui se passerait si on faisait un disque ensemble ? Donc oui, ce sont des idées qui me traversent, mais je ne me suis pas encore mise à ma table avec un stylo.

Cette année, tu participes au projet « Francos Educ 2018 », tu peux nous en dire quelques mots ?

Dans cette période d’entre deux disques, j’ai animé beaucoup d’ateliers d’écriture. Je pensais que je n’avais pas grand chose à transmettre et puis j’ai réalisé que j’avais déjà sept ans de scène, que j’avais fait des chansons et que j’étais peut-être en mesure de le partager. C’était politique et social pour moi d’aller à la rencontre des ados, des enfants, d’hommes incarcérés, de personnes en maison de retraite, et d’arriver à leur insuffler l’idée que n’importe qui, pour peu qu’il soit un peu mis en valeur, est capable d’écrire quelque chose qui lui ressemble. L’écriture peut être un moyen d’ouvrir les plafonds en prison, d’ouvrir les murs dans les chambres des ados. J’ai adoré faire ça. C’était aussi une épreuve, c’est compliqué d’arriver à transmettre, mais la plupart du temps c’est rendu au centuple. C’est à la fois très généreux et très égoïste.

Pour en revenir aux Francos, j’ai déjà fait le Chantier, et ce sont des partenaires fidèles et solides. Ils ont ce projet d’ateliers depuis quelques années et j’ai posé ma candidature. On va intervenir dans des classes, a priori de collèges. Le thème imposé cette année est « ce que la chanson dit de nous » donc ça me parle d’autant plus. Tout ça me permet de sortir du jeu de l’ego, de la promo, de la scène.

Buridane sera en concert à la Maroquinerie (Paris) le 14 novembre. Toutes les dates de la tournée sont ici

Crédit photo : Loll Willems

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