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Bon Air : ce que signifie concrètement reporter un festival

Ce mardi 7 avril, le festival de musiques électroniques marseillais Le Bon Air, initialement prévu fin mai, a annoncé son report à mi-juillet. L’occasion de disséquer la situation avec son patron Cyril Tomas-Cimmino, et parler de l’une des manières de s’en sortir, à échelle de producteur de spectacles. Le prétexte surtout de parler d’intérêt général, d’inégalités de traitement, d’enseignements pour le futur et d’artistes solidaires.

Dégâts du Covid-19, suite. Rappelez-vous, le 20 mars dernier, on vous expliquait en détails les répercutions de la crise sanitaire sur le spectacle vivant, et plus précisément sur la musique live, dans cette enquête. A force de témoignages glaçants, on comprenait alors à quel point petites, moyennes et grosses structures spécialisées dans la production de concerts et de tournées étaient sur le point de se taper la pire crise, de mémoire de secteur. Si cette étude a connu une très forte fréquentation sur notre site, outre son caractère alarmiste auquel notre équipe est pourtant rarement coutumière, c’est notamment parce que s’il est bien un sujet qui nous passionne tous·tes en ce moment, c’est de connaître la virulence de ce petit corona invisible.

Avant donc de continuer la valse des actualités, et notamment sur le cas présent du Bon Air festival qui vient d’annoncer son report, il nous semble devoir rappeler que si notre média s’intéresse au spectacle vivant, à la musique live, aux artistes, aux tourneurs et à l’événementiel culturel en général, c’est uniquement parce que c’est son rôle-même. Le sous-titre de notre mag n’est-il pas Humeurs Musicales ? Car il a été reproché à l’angle de notre long format K.O du spectacle vivant, d’être nombriliste, à l’instar des acteurs de notre secteur, de ne voir que le bout de notre nez, et de nos petits problèmes de boutiquiers, loin des sacrifices du personnel hospitalier, des éboueurs·ses, des caissiers·ères, des liveurs·ses, des enseignant·es, et l’on en passe. Alors répétons notre position : notre cœur est suffisamment grand pour ne pas compter nos solidarités. Solidarité envers tous ceux que la crise touche de près, comme de loin.

La culture, et son merveilleux pendant social nous semble éminemment nécessaire, surtout en temps de crise. Et là encore, le virus ne touche pas tout le monde de la même façon. La comparaison entre le confinement dans un 14 m² à Genevilliers ou dans un pavillon de la forêt des Landes fonctionne à tous les niveaux.

Parmi celleux qui luttent toute l’année pour l’inclusion des marges, pour le rapprochement plutôt que l’individualisme, il y a notamment le Festival de musiques électroniques Le Bon Air, produit par le tourneur et producteur de spectacles Bi:Pole, et basé à Marseille. L’équipe a annoncé aujourd’hui le report de son festival (initialement prévu fin mai) à la mi-juillet. Retour, sans filtre, sur cette période critique, qui va probablement sonner la fin du jeu pour une partie des collectifs marseillais qui n’ont hélas pas les faveurs de l’entertainment, des compagnies d’assurance et d’un Ministère de la Culture cruellement silencieux.

Voici notre entretien avec son dirlo, Cyril Tomas-Cimmino.

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Interview : Cyril Tomas-Cimmino

Quelles épreuves a traversé Le Bon Air depuis le début du confinement ?

On est sur une cinquième édition du festival Le Bon Air. On se disait qu’elle se déroulait avec un peu trop de succès, d’un point de vue billetterie, réception, accueil médias et festivaliers, on était très heureux. Et même en terme de production, ce qui était plutôt inhabituel. Et évidemment, le pire est advenu. Là, c’est officiel, on annonce, ce 7 avril sur nos réseaux de communication le report, à mi-juillet, du festival Le Bon Air, qui avait initialement place fin mai 2020. C’était impossible à tenir, même si aucun décret ne l’interdit à ce jour. On a travaillé à ce report, c’était beaucoup de boulot. On se retrouve avec une édition sur le format, même nombre de scènes, toujours à la Friche, ce qui n’était pas gagné.

Avant de parler des répercutions sur l’édition en elle même, peux-tu me dire comment vous avez pris cette décision, comment elle a été mûrie ?

On a mis du temps à la prendre, pour la simple et bonne raison qu’en tant que producteur de festival, on ne pouvait qu’y croire. Après clairement, on ne voyait pas la possibilité même en terme de respect sanitaire d’imaginer sa tenue. Il fallait être lucide auprès des festivaliers. Ça ne tient plus la route.

Il y a donc une double lecture de cette crise, d’abord selon les décrets du gouvernement, et ensuite en terme de dilemme moral envers le problème sanitaire ?

Tout à fait, ça semblerait beaucoup trop égoïste et irrespectueux de dire aux festivaliers : « Ok aujourd’hui on a le droit de maintenir fin mai… » En terme de partage des valeurs, ça ne fonctionne pas. On avait des commandes à passer, des engagements de production à signer rapidement… C’est une décision délicate et compliquée. Heureusement la Friche a décidé de nous suivre et de faire de la place sur site pour nous accueillir mi-juillet, même si c’est clairement encore incertain sur cette période. Après, on a une certaine adaptabilité avec le festival, nos cinq éditions ont été toutes différentes, on rebondit à chaque fois.

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Ton festival est par nature, habitué à devoir être potentiellement remodulé au dernier moment ?

Oui, remanié. C’est quelque chose qui nous a toujours habités, c’est dans l’ADN du festival. Dans La Friche il y a des travaux qui tiennent place. Là il y a une école qui en train d’être fabriquée, donc on a toujours changé de scène, on a créé des scènes dans des parkings, dans des ruelles. On a dû rebondir rapidement. Après, on a une jauge, de 6000 personnes par soir, ce qui n’est pas énorme comparé aux gros festivals, mais qui ne permet pas de grande facilité d’adaptation au niveau du site. Ça c’est de l’ordre de la production.

Les artistes ont-ils joué le jeu du report ?

Oui, le plus important, c’est qu’on a pu compter sur le soutien de – presque – chacun des 50 artistes. Clairement, on n’y croyait pas une seule seconde. La grille est quasiment exactement la même. On a halluciné. On était inquiets de reconstruire la prog. Juridiquement – on avait beaucoup réfléchi avec nos juristes et avocats – on ne pouvait pas invoquer le cas de force majeure sur tous les contrats d’artistes qui étaient signés avant le 30 janvier 2020. Grosso merdo, pour chaque artiste, en tant que tourneur, on le sait, ce sont bien les premiers en difficulté, chacun est en droit de réclamer 30% de son fee, pour les dates initiales du festival, même si on n’était plus capable de les tenir.

Que penses-tu de cette législation ?

C’est un cadre légal. Les artistes sont les premiers touchés, en terme de difficulté, donc en cascade, forcément, on parle de producteurs qui ont leurs événements annulés, qui ont le choix de reporter ou d’annuler l’édition. Mais il faut d’abord soutenir l’artiste, si on ne peut invoquer le cas de force majeure avant le 30 janvier, tant pis, c’est des personnes qui perdent leur salaire pendant deux mois. Le gouvernement passe une bonne partie de ses journées à échanger avec le Syndicat des Musiques Actuelles SMA et ses adhérents.

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Que ressort-il de ces discussions ?

C’est une très belle mobilisation qui confirme que l’exécutif est complètement dépassé. Aujourd’hui, on a 22 millions financés par l’état pour les artistes et les producteurs, difficile de savoir si c’est mieux ailleurs, mais toujours est-il qu’en Allemagne c’est 50 milliards. On n’est pas du tout sur les mêmes montants. On a plusieurs artistes qui résident en Allemagne et qui ont aujourd’hui déjà été crédités sur leur compte une subvention individuelle de 5000 euros en tant qu’artiste, et pour ceux qui sont producteurs, type Jennifer Cardini – qui vit en Allemagne et qui a son label – ils ont 5000 euros déjà crédités en plus. En France, Bi:Pole, qui représente plus de 50 artistes, on va perdre entre 500000 et 750000 euros sur les mois mars, avril et mai, on va se voir attribuer peut-être une aide de 11500 euros de l’état, c’est gentil, mais c’est dérisoire. Clairement.

D’autres meilleures nouvelles sont arrivées pour vous soutenir ?

Oui, par exemple, on a les agents de Motor City Drum Ensemble et de Laurent Garnier, qui sont programmés depuis avant le 30 janvier et qui ont, tu l’imagines, bien participé à la vente de billets, qui nous ont dit de ne pas créditer leurs acomptes tant que la situation ne permettait pas de maintenir la tenue du festival à 100%. Ça a le mérite d’être souligné. On est sincèrement touchés par la solidarité parce que c’est contraire aux usages et aux positions habituelles dans le secteur.

Qu’est-ce qui changera par rapport à l’édition originale de fin mai ?

D’abord, on a décidé de reporter le 12, 13 et 14 juillet avec un jour férié à la clé donc on évite toute cohabitation avec des festivals étrangers, c’est notre chance. Et puis, le 14 juillet c’est un beau jour dans l’histoire, donc ça peut faire une édition assez mémorable. On mise sur ces dates. Ensuite, on a notamment adapté notre jauge, qui est entre 6 et 7000 festivaliers par soir. Concrètement, il y a un marqueur fort, c’est les événements qui dépassent les 5000 personnes, au regard du préfet, tu rentres dans un protocole de sécurité beaucoup plus lourd. Donc on a décidé d’ores et déjà de réduire la jauge à 5000 par soir. Sur 3 soirs, entre billetterie et débit de boisson, on s’assoit sur 100000 euros de recettes. Du coup, on ne pouvait pas aller en-dessous de 5000 personnes. On a trop d’engagements. Et puis on n’allait pas choisir parmi les spectateurs ceux qui ont leur place et ce qui ne pourraient pas venir. Il y a enfin l’équilibre économique. C’est un festival qui se retrouvait à l’équilibre financier, pour la première fois de son histoire, une fois complet. Là, c’est fini, on a oublié tout ça. Dans le meilleur des mondes, on sera déficitaires quand même.

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Le Prodiss, très gros syndicat des organisateurs d’événements en France, suggérait l’idée d’un report potentiel de tous les festivals d’été 2020 à… 2021. Qu’en penses-tu ?

Ça peut être nécessaire pour les grands festivals et l’entertainement, eux ils ont eux les moyens de signer de larges assurances – et ils l’ont déjà fait. Pour les petits et les moyens festivals, il en est tout autre. Les collectifs d’artistes indépendants – y’en a un paquet qui sont directement impliqués dans le Bon Air (Paillettes, Métaphore Collectif, BFDM, Tropicold, etc) – ils sont encore plus préoccupés du discours. Il faut se poser la question de l’intérêt général. C’est super dur, alors que ce sont eux qui sont sur le terrain du socioculturel. Même si on est lucides, on veut croire que l’été puisse accueillir des événements culturels. En tout cas pour des événements indépendants. Au sein des progs Bi:Pole, on a toujours revendiqué cette dimension sociale et indépendante.

Quels sont les enseignements à court et à moyen terme pour Bi:Pole ?

On essaie de trouver un sens à la crise actuelle. On travaille sur des valeurs qui nous manquent clairement. Et qui nous unissent habituellement. Or le protocole qui est utilisé contre la crise sanitaire implique une distanciation sociale. C’est nécessaire. Mais c’est abrupt et glaçant par rapport au rapprochement social, à la mixité qu’on prône. On essaie avant tout de préserver les équipes, les artistes et les collectifs, l’écosystème du festival. On s’est vu annuler ou reporter 200 shows. En tant que tourneur, c’est la période qui nous fait vivre tout le reste de l’année. Du coup, on réfléchit à la résonance de la crise, mais ça va être d’une violence…

Comment s’organiser alors ?

Après tout ça, plus rien de pourra fonctionner comme avant. On crée des groupes de travail, on profite du confinement pour parler de sujets qu’on n’a pas l’habitude d’aborder, on réfléchit à de nouveaux modèles de collaboration. Parce qu’il y a des petits labels, des petits entrepreneurs qui ne vont pas pouvoir se relever. Si on les intègre d’ores et déjà dans la coopération, on sait qu’on sera plus forts, et ce seront peut-être eux qui pourront nous sauver si on vient à morfler sur un été compliqué. On réfléchit beaucoup à la cohérence sociale, l’impact sur l’environnement, la mobilité internationale. Là pour le coup, elle ne peut qu’être réduite. On redouble d’attention avec nos artistes et partenaires dans un circuit très court et très solidaire.

Une date du calendrier que tu attends particulièrement ?

On a les yeux rivés sur le 15 avril, fin théorique du confinement, qui nous apportera des réponses. Le gouvernement doit intervenir. On lui fait confiance pour intervenir le 15 au matin, et pour nous donner des directives applicables le 15 au soir.

Photos : Nairi

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