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Bertrand Cantat, à compter d’aujourd’hui

« On n’espérait rien du tout mais quand même », à chacun de terminer cette phrase en louanges ou en blâmes à propos d’Amor fati, premier album solo de Bertrand Cantat, réalisé avec les fidèles Pascal Humbert et Bruno Green (l’équipe de feu Détroit).

Si l’on veut être cohérent avec le sens et la morale d’Amor fati, alors il s’agit d’accepter sa réalité, non pas de façon fataliste et amèrement, mais activement et sereinement. Accepter voire aimer la réalité, cela nécessite de la décrire, de l’expliquer afin de la comprendre telle qu’elle est. Ni nostalgie, ni espérance, le présent seul, le seul temps qui soit en notre pouvoir, ce qui est, Amor fati.

Amor.

L’attente a été soutenable. « L’Angleterre », premier extrait découvert le 6 octobre 2017 restera sur cet album une île dont on s’exclura soi-même pour rejoindre, d’emblée, le sommet caché, embrumé et pourtant éthéré et pur d’ « Amie nuit ». On ne pouvait espérer plus belle introduction et quand bien même le reste de l’album ne se révélera pas toujours à la hauteur de cette première piste, le bien est fait. Paradoxale pesanteur et électricité, celle qui dilate les pores de la peau et en hérisse le poil, sorte de poisson électrique au fond des eaux abyssales qui engourdit les membres jusqu’à atteindre le cœur. « Amie nuit », sirène de la mélancolie sublimée par le souffle caressant de la trompette d’Erik Truffaz, invitation à l’incessant voyage entre le fond de l’eau où l’on sombre et les nues au-dessus desquelles on respire, enfin. Une ascension, en somme, malgré le lourd bagage que le temps charrie avec lui, la résilience, amor fati.

A mort.

Il en est en fait peu question, dans cet album, de mélancolie. Parce que « ce qui est est » et parce qu’on ne peut l’ignorer. Cette formule, stoïcienne par principe mais dont l’auteur est Nietzsche, expose la nécessité d’accepter le réel chaotique et ces « ruines sublimes étendues à nos pieds » afin d’en tirer une puissante énergie créatrice. La souffrance est une réalité nécessaire dans les deux sens du terme, elle ne peut pas ne pas être et elle est le seul moyen dont l’homme dispose pour révéler le meilleur de ses potentialités. Il est donc vain et inutile de chercher à la supprimer, mieux vaut chercher à la maîtriser, par la création. Tout ce qui arrive, même le pire, est ainsi l’occasion de se dépasser, de devenir plus fort et donc de se sentir plus vivant et plus ancré dans l’existence parce que « tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ». Amor fati, amour du destin, de ce qui arrive et est arrivé. Or, la haine n’a pas ce pouvoir.

C’est vrai, on avait dit qu’on ne parlerait pas du passé, mais Horizons, premier et unique album de Détroit n’était pas parvenu à exprimer cette puissance créatrice, si ce n’est par « Avec le temps ». En effet, l’avant-dernière piste annonçait déjà cette rémission qu’Amor fati actualise dès « Amie nuit » à travers son horloge qui sonne le glas de la tristesse et ainsi l’heure de se relever. Amor fati est ainsi la renaissance d’un phénix, une création non pas ex-nihilo tant les repères sont brouillés sur certaines pistes, mais une création à partir des ruines. Pour le meilleur comme pour le pire, des coups de voix et de sang foudroyants de « Sillicon Valley » et « Anthracitéor » à la facile et désolante « Aujourd’hui ». Va-et-vient incessant entre les abysses et les sommets, entre l’anthracite et l’or, un album quelque part à mi-distance de la misère et du soleil.

Un album transitoire, en somme, barque entre deux rives ou entre deux horizons qui affirme d’un côté la volonté de la rémission, qui répète que « ce qui est est » en espérant s’en convaincre mais qui, en même temps, admet la permanence de la tentation de la chute et du néant. A l’optimisme d’ « Amie nuit » (« le monde commence à partir d’aujourd’hui ») répond le pessimisme de « Maybe I », dernière piste de l’album (« Is your faith a suffering bird that will never fly again ? »). Et puis, le leitmotiv de l’album est celui de la pluie : de la « pluie qui ruisselle sur nos ruines » aux pluies diluviennes qui « arrosent ma plaine de larmes en ruisseaux » (jusqu’au fleuve où elles vont se perdre), des pluies qui au final et toutefois « lavent [l]es peines ». L’aveu à nouveau d’une situation transitoire et d’une sérénité qui reste encore à venir. Le don des nues, donc, mais pas de regard droit dans le soleil, pas d’aveuglément, la réalité seule comme horizon, ses ruines et ce qu’on peut bâtir sur elles. Maybe.

Bertrand Cantat signe ainsi un confiteor intime mais pudique, bien plus pudique qu’Horizons, qui place son auteur quelque part entre l’ombre et la lumière, les abysses et les sommets, quelque part dans une vallée de larmes, creusée par les eaux de pluie, entre la volonté de ne pas se laisser abattre, l’acceptation de la réalité et d’un autre côté l’ascension projetée et initiée, malgré la pluie qui s’abat et ce qui, depuis les abysses, aspire les velléités. Un album traversé de lignes de fuite complémentaires, entre l’horizontalité du regard et la verticalité de la volonté. Si l’on se risque à quelques espérances, on peut souhaiter qu’Amor fati ouvre la voie à un deuxième album tout aussi complexe et placé sous l’égide d’un autre précepte nietzschéen, dans la continuité du premier : « Deviens ce que tu es », au nom des transports qu’on a en commun.

Si la loi de ce monde est celle de l’éternel retour alors oui, le monde commence bien à partir d’aujourd’hui, pour recommencer demain, et demain encore, autant de fois que possible pour ceux qui continueront d’« aimer même en enfer », «le cœur épuisé d’aimer à la folie ». Ce qui hait hait, amor fati,

Amor.

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3 commentaires

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#TimesUp 09.01.2018

J’ai trouvé l’album exellent

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Les Sens Du Son 09.01.2018

Quelle chronique ! Chapeau !

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Desanti 05.01.2018

Wahou ! En effet…

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