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Avant La Dispute nourrissaient mon imagination, à présent ils me terrassent

Vendredi 28 juin se produisait le groupe de La Dispute au Trabendo. Pardon, « La Dispioute », comme ils disent. Je ne sais toujours pas pourquoi ils ont choisi un mot français dont ils ignorent la prononciation comme nom de groupe, d’autant qu’ils s’en excusent à chaque fois qu’ils viennent en France.

Il faisait la canicule que vous avez vécue, ou dont vous avez entendu parler si vous êtes Breton. Je suis allée au concert sans l’idée d’écrire un article, mais au final cette pensée s’est introduite dans ma tête et je n’ai cessé d’y penser. En sortant, ma copine m’a dit « Tu devrais écrire un article pour Sourdo ! » comme si la petite pensée avait toqué à la porte de son crâne après s’être rendu compte que j’étais pas vraiment chaude.

« Bon. D’accord, mais écrire pour qui ? C’est pas comme si j’allais parler de leurs prouesses techniques, de la qualité du chant. Parler de la Dispute, ça veut dire parler de deuil, ça veut dire parler de moi. Et qui veut lire ça, sérieux ?  »

Mes émotions se bagarrant avec l’idée de leur futilité, je me dis qu’il faut peut-être reprendre depuis le début, et dérouler le fil.

« La Dispioute »

La Dispute est un groupe de post-hardcore américain, originaire de Grand Rapids, dans le Michigan. J’ai découvert leur musique par l’album Wildlife il y a quelques années, complètement par hasard, sur Bandcamp. A l’époque, je ne savais pas bien quoi en penser. J’arrivais difficilement à apprécier la musique tant je me concentrais sur les paroles, riches, profondes, douloureuses du chanteur Jordan Dreyer, qui racontait d’une manière dérangeante l’histoire d’un auteur qui devient fou et finit par se perdre dans ses histoires. Si vous ne connaissez pas cet album, je vous le recommande chaudement, avec quelques précautions d’usage toutefois. Réservez une heure et demi de votre temps, installez-vous confortablement, avec le livret des paroles sous les yeux, comme si c’était un ouvrage de poésie. Je sais que Jordan va vous crier dessus, mais voyez cette écoute comme une sorte de méditation hardcore. Écoutez-le vous raconter ses histoires, entremêlées des prises de parole de l’auteur qui, peu à peu, sans qu’on ne puisse rien y faire, sombre dans la folie.

« L’amour, la passion, la perte, le deuil. »

J’ai rapidement développé une fascination pour cet album et ses histoires qui fournissaient à mon imagination un nouveau canevas pour s’exprimer. Car pour comprendre les thèmes de Wildlife, je devais vraiment faire appel à mon imagination. L’amour, la passion, la perte, le deuil, était tout autant d’émotions dont je n’avais fait que lire les descriptions et imaginé l’impact. Elles n’avaient pas du tout trait à ma réalité.

Même si le groupe est en tournée pour jouer son nouvel album Panorama, Wildlife avait une grande place dans le concert, ce qui m’a à la fois ravie et attristée. Une chanson comme « I see everything » dont je ne vous dévoilerai pas le thème, est pour moi insupportable à écouter sur l’album. Lorsque Dreyer l’a annoncée au micro, j’ai crié « NON ! », un cri de détresse qui a heureusement été noyé par les applaudissements des fans qui évidemment étaient ravi·e·s. J’ai regardé la foule danser comme si je vivais l’expérience en dehors de mon corps, l’incompréhension totale à l’intérieur de mon cerveau m’empêchant de briser le lien entre les images si sombres de cette chanson et le fait que ce n’est, finalement, qu’une chanson. Même le chanteur arrive à sourire en voyant l’auditoire scander les paroles mais moi, je suis tétanisée. Quand il s’interrompt avant la prochaine chanson, il est juste inquiet de la chaleur, nous demande une énième fois si tout va bien, nous réitère de prendre soin les uns des autres, dans cet écosystème sombre, bruyant et humide du Trabendo où tout le monde s’aime.

Mais je m’égare. Ce qui a rendu mon rapport à ce concert si particulier est aussi dû à un événement où ma vie a totalement basculé. L’amour, la passion, la perte et le deuil ont soudainement rempli mon quotidien et ont trouvé écho dans les chansons de La Dispute jusqu’à me faire tomber en sanglots dans le métro avec « Safer in the forest » dans les oreilles. Les histoires s’étaient emparées de mon réel et donc penser que je pourrais retourner les voir et écrire sur leur performance de manière totalement objective me paraissait, hier, insensé.

« There’s a melody in everything »

Et puis que veut dire un report de concert objectif ? Quand on est fan, la musique prend forcément un aspect personnel. Ce n’est pas non plus comme un film qu’on irait voir au cinéma pour la première fois. Ces chansons, on a vécu avec. Dormi, mangé, respiré avec. Elles font partie de notre intimité comme bien peu de choses et on aurait presque l’impression que ces garçons et filles qu’on va voir jouer sur scène sont des ami·e·s. Parce qu’on a écouté leurs voix parfois plus que celles de certaines de nos connaissances. J’ai assisté à pas mal de concerts, et j’ai encore imprimés sur la rétine ces visages, heureux, tristes, émerveillés, terrifiés, de ces spectateurs dont l’esprit va toujours bien plus loin que ce qui se passe sur scène. J’ai vu des gens pleurer, j’ai vu des gens danser alors que la musique ne s’y prêtait pas, j’ai vu des personnes le regard dans le vague, bercées par les ondes. La musique d’un concert passe par le prisme des neurones d’un participant pour en sortir modifié, unique et personnel.

Avant, les chansons nourrissaient mon imagination. A présent, elles l’alimentent d’une autre manière, en ravivant des souvenirs et le goût d’une époque révolue. Des chansons comme « Woman (in Mirror) ». Des chansons comme « You and I in Unison« , dont les paroles finales, chantées par une centaine de personnes en même temps, m’ont terrassée. Ces concerts sont uniques, car même si j’avais l’impression de vibrer au rythme des émotions de mon corps, il devait en être de même pour chaque personne dans la salle, différents instruments qui pourtant s’accordent sur le même diapason. En retour, les musiciens jouent, avec leurs instruments, mais aussi avec leur énergie, leurs sourires. Dans ce genre de concerts, tout le monde vibre en même temps pour former une symphonie unique et éphémère. Sur les mots de La Dispioute, « There’s a melody in everything » (Chaque chose a une mélodie).

N.B : L’album Panorama fait partie du projet Pilgrimage, dont l’expérience est gratuite mais il est aussi possible de payer en faisant un don au Trevor Project, un organisme fournissant des services d’intervention en cas de crise et de prévention du suicide aux jeunes lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queers et en période de questionnement. Chaque année, La Dispute ouvre le téléchargement gratuit de tous ses albums pendant une journée et collecte des contreparties en dons pour des associations caritatives.

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1 commentaire

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Sophie 16.07.2019

Bonjour,

Merci pour la sincérité de cet article. Je ne sais pas si tu es fan de Nick Cave ou si tu connais le dialogue qu’il entretient avec ses fans sur son site The Red Hand Files. En tout cas les thèmes développés ici m’y ont fait penser, précisément à deux références assez récentes dans sa correspondance. Si jamais tu veux y jeter un oeil, c’est une lecture absolument incroyable de profondeur et qui peut être d’un grand réconfort.

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