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Antoine Bataille, pour combler un manque

Quatorze albums. Et pas une fois, son nom ne sera parvenu jusqu’à nous. Il aura fallu attendre ces derniers jours de l’année 2017 pour réparer ce qui s’apparente à une injustice. On pourrait se sentir un peu honteux. Après tout, c’est notre métier de repérer et valoriser des talents comme Antoine Bataille. A vrai dire, on ne culpabilise pas. On est simplement heureux de l’avoir découvert.

La fin du mois de décembre marque le temps de la rétrospective. Que reste-t-il après cette année folle ? (D’ailleurs, était-elle plus folle que les années passées ?). Cette heure du bilan a quelque chose d’imposant, voire angoissant, tel un rite de passage dont les médias musicaux s’emparent pour distribuer leurs bons et mauvais points. Nous, les amoureux des tops, sommes pris au piège. Nous devons choisir, trancher, apprendre à nous souvenir, apprendre surtout à oublier. Nous ne ferons pas de tops de fin d’année, exercice de style autrefois cher à Sourdoreille. Pour l’auteur de ces lignes, pas de choc, pas d’entrée fracassante dans une vie de mélomane qui ne demande pourtant qu’à être bouleversée. Plusieurs douces confirmations, par contre. Flotation Toy Warning, bien sûr. Albin de la Simone, également. D’autres, beaucoup d’autres, quand on a la chance rare de passer le plus clair de l’année un casque sur ses petites oreilles. Alors à défaut de les faire nous-mêmes, allons lire quelques tops de nos confrères. Parmi eux, celui de Télérama. Dans la catégorie chansons, un nom strictement inconnu apparaît : Antoine Bataille.

Il y est question d’amour, parait-il. Le thème suprême. Certes, rares sont les disques piano-voix qui parlent astronomie ou course automobile. Antoine Bataille a donc choisi de parler d’amour. Comme les autres. Mais différemment des autres. Il a opté pour une variation et une seule : le manque. Là où tout s’éveille mais reste illico dans l’antichambre, là où il est admis que tout doit resté feutré, là où tout cesse avec brutalité. Chacun aura son histoire pour le faire surgir. De cet état pourrait naître une douleur. Le manque a ceci de singulier qu’il porte en lui un germe négatif qu’il traîne comme un fardeau. On y voit la part obscure, ce qui n’est plus, ce qui n’est pas, ce qui ne sera jamais. Ce manque serait un vide que seules la mélancolie et la détresse peuvent venir, pour un temps seulement, combler.

Antoine Bataille, tout au long de ce « Crescent Hotel », laisse à penser tout le contraire. Le point de vue est renversé et le manque peut (s’)épanouir. Sa seule existence emplit le cœur et l’esprit. Pour qu’un manque naisse, il fallait bien avoir vécu ce quelque chose qui en valait la peine, venu réveiller en nous cette âme parfois assoupie. C’est cette douce mécanique que démonte, chansons après chansons, un chanteur-compositeur dont on ignorait jusqu’à l’existence il y a encore deux jours. Ses treize albums précédents étaient pourtant autant d’occasions de porter à notre connaissance la grâce de son travail. C’est ainsi, certains artistes écrivent leur carrière sur la marge de la feuille. Une carrière tourbillonnante, faite d’essais, de ratures, de mises à disposition et don de soi pour les œuvres des autres, en vadrouille entre musique, théâtre et cinéma.

« Crescent Hotel », paru cet automne, est une oeuvre magnifiquement orchestrée, qui se repose pour l’essentiel sur un piano-voix bouleversant. Quel courage faut-il pour présenter ainsi ces textes-là. Quelle virtuosité faut-il pour que les arrangements en révèlent l’épure. Quelle panache faut-il pour donner à voir l’amour comme une chance offerte à ceux qui le vivent et non comme un coup de foudre qui frappe parfois là où on ne voudrait pas. Il y a du beau en toute chose. Même dans le manque. Accepter sa condition amoureuse est un défi à relever. Le défi devient épreuve quand la route est déviée, qu’elle emprunte les chemins de traverse qui mènent à l’impossible. Reste alors le cœur et l’esprit, libres à jamais, à qui on ne peut fixer d’interdit ou de limite. Eux-seuls peuvent continuer la route. Ils ont la capacité et même la responsabilité d’en extirper la part heureuse dans la quête impérieuse du bonheur qui doit rester la nôtre. Ces chemins, ici, sont tracés par une voix, des mots, un piano, et forment un disque d’une beauté singulière. Un disque pour soulager les blessures intérieures, mémoires d’un moment fugace, d’un risque pris et qu’on avait raison de prendre, parce qu’on s’est senti en train de vibrer. Il faut parfois des chansons pour nous le rappeler.

Antoine Bataille sera le 5 février au Studio de l’Ermitage (Paris) en co-plateau avec Marcel Kanche. 

Crédit photo : Vladimir Vatsev

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1 commentaire

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Sandportsall 12.01.2018

Ça donne envie de l’écouter…. merci Ronan 😘 bizh du 29

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