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Albin de la Simone, l’hymne à l’amour

Une chanson est injustement reconnue dans le répertoire de la chanson française. Elle fut écrite en 1977 par Anne Sylvestre et s’appelle « Les gens qui doutent ». Elle rendait hommage à ceux qui ont le courage de résister aux certitudes, d’assumer leur fragilité et d’exposer leurs failles. On aime à penser que cette ode fut composée pour Albin de la Simone, cet homme qui, même s’il doute, a sorti ces dernières années deux disques d’une sensibilité peu commune. Le dernier s’appelle « L’un de nous », paru le 24 février dernier.

C’était l’époque de cette satanée nouvelle scène française, ce boulet, cette marque au fer rouge qu’on aime imprimer pour la suite d’une carrière. C’était l’époque des Mathieu Boogaerts, Matthieu Chedid, Arthur H, Bénabar, Jeanne Cherhal ou Vincent Delerm. C’était il y a quinze ans. C’était hier. C’était pourtant une éternité. Tous ces noms assemblés ensemble, qui partageaient les mêmes scènes, les mêmes amitiés, mais dont les personnalités artistiques avaient parfois si peu en commun. Une case, c’est si confortable pour nous tous. Ça peut se ranger dans un coffre, qui lui-même se ferme à double tour. Ça se fout ensuite au placard et le temps se fige, c’est pratique. L’air ne rentre plus. Certains talents s’expriment un temps, mais peuvent vite étouffer.

Au milieu de ce beau monde, il y avait ce bonhomme qui sortait un premier disque où il se déguisait en panda sur la pochette. Un artifice de l’époque comme une protection. L’heure n’est pas encore venue de se mettre à nu. Alors va pour la vanne, la légèreté et le synthé clinquant. Sous la couche de vernis, tout est pourtant déjà là. Le temps allait bien finir par faire son oeuvre. Aucun vernis, aucun artifice d’un panda ou d’un quelconque autre animal, aucun subterfuge ne lui résisterait. Voilà l’espoir qui nous tenait. Sauf qu’un résultat dépasse parfois les espérances. Quand le véritable bois de ce frêle chanteur apparaît enfin sous cette vaine épaisseur, il se révèle magnifique. Tel un fût de chêne, là où le temps laisse décanter le meilleur.

On avait déjà été renversé par Un homme, paru en 2013. Jamais auparavant nous n’aurions soupçonné une telle envergure, une telle écorce. Même pas lui, sans doute sidéré par l’accueil critique enthousiaste et inédit pour lui. Albin de la Simone n’était enfin plus la première partie, ni même le réalisateur/arrangeur de disques pour les uns ou accompagnateur de tournées pour les autres. Il était subitement bien plus que ça. Il était le compositeur qu’il avait toujours secrètement rêvé de devenir et qu’il était finalement peut-être déjà, avant une reconnaissance unanime des critiques et du public qui se faisait attendre et qui, avouons-le, change tout homme. Même les plus humbles. (relire ici notre interview en 2014)

Quatre ans plus tard, voici L’un de nous. Si être pour la première fois attendu au tournant dans une carrière peut être paralysant, gageons qu’un nouveau statut acquis peut aussi libérer. Si nous prenons le temps d’écrire ces lignes, vous devinez déjà que L’un de nous est, à nos yeux, un disque sublime. Aujourd’hui, Albin n’a que 46 ans. Il en parait 35. A ce rythme, plus besoin de se déguiser en panda, l’âge adulte est une ère enfin bienvenue. Pourquoi dès lors avoir peur de vieillir si ce qui s’annonce doit s’avérer grandiose ?

« Déjà déjà, je l’aime déjà, la fleur de l’âge. Arrivé en haut de l’échelle, sans le vent dans le dos, la vue serait si belle ». (« La Fleur de l’âge »)

C’est souvent la magie d’une chanson : impossible de savoir ce qui est l’ordre du vécu ou non. On suppose, on échafaude de bancales hypothèses avec notre imaginaire vagabond. A-t-il vraiment souffert à ce point ? Son couple résiste-t-il si mal aux épreuves que lui inflige le temps ? On ne le sait pas et on ne doit surtout pas le savoir. Un esprit qui voyage ainsi ne peut pas se voir opposé de frontières. Pour que la voie soit libre. Pour que de drôles d’échos résonnent, comme autant de parcours de vie qui se chevauchent et qui rendent le rapport artiste/auditeur si complexe. C’est toute la finesse d’Albin de la Simone. Cette finesse-là est infiniment rare. Elle ne bouleverse pas pour autant. Elle vivrait le pathos immédiat comme la pire des insultes. Non, elle vise plutôt à titiller ces petites plaies, ces vilaines croûtes dont on sait qu’elles ne doivent pas être grattées sous peine de voir resurgir les grandes blessures. Pour autant, c’est notre faiblesse et finalement tout notre honneur de savoir que ce sont celles qui ne se cicatriseront jamais. Les chansons d’Albin de la Simone ont la particularité de nous le rappeler, avec la délicatesse et la fragilité de ses compositions dont on ne saura jamais à quel point elles auront remué ses tripes. Parce qu’il en va d’artistes habités d’une pudeur intrigante, qui pousse le paradoxe à assembler paroles crues et ombres portées.

« Dans ma vie, il a fait si gris, dans mon cagibi. Tu te tais les regrets, déjà. Tu penses à quoi, à rien ? Je la dis ou je la dis pas, cette pensée qui brûle en moi ? » (Couplet « A quoi ? »)

En lisant ceci, vous imaginerez peut-être un album sombre, austère. Sauf qu’Albin de la Simone maîtrise trop l’art du contraste pour ne rester que d’un seul côté du trottoir. Il aime aussi marcher là où la lumière peut éblouir les yeux et éclabousser les visages de ces éclats de vies qui constituent ces petites pièces d’un puzzle qu’on assemblera plus tard pour finalement se dire que ça va aller. Que ça va déjà, en fait.

« J’entends le silence étourdi, le vent dans les branches. Je ne pense pas j’atterris, je reviens à la vie. (Deuxième refrain « A quoi »)

Albin de la Simone – L’un de nous (bande annonce)

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